
De quoi parle ce livre ?
La Ville fantôme est le vingt-cinquième album de la série Lucky Luke, sur un scénario de René Goscinny et des dessins de Morris. Prépublié dans l'hebdomadaire Spirou en 1963, il paraît en album chez Dupuis en 1965. L'action se déroule dans l'Ouest américain, à Gold Hill, ancienne cité née d'une ruée vers l'or et désertée après l'épuisement du filon. Il n'y reste qu'un habitant, le vieux Powell, persuadé que sa mine recèle encore de l'or. Lucky Luke y arrive en compagnie de deux escrocs, Denver Miles et Colorado Bill, qui convoitent cette mine : ils veulent l'acquérir à bas prix, puis la "saler" (y déposer artificiellement de l'or) pour relancer une ruée et la revendre au prix fort. Leur manœuvre repeuple brutalement la localité. Lucky Luke perce le stratagème et le déjoue, orientant les nouveaux venus vers une activité agricole durable plutôt que vers la seule extraction minière. Le récit repose sur la satire des ruées vers l'or et de la spéculation.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
La Ville fantôme : la ruée vers l'or, du décor de comédie à la fable morale
Vingt-cinquième album des aventures de Lucky Luke, La Ville fantôme (prépubliée dans Spirou entre avril et septembre 1963, éditée chez Dupuis en 1965) appartient à la grande période de la collaboration entre Morris au dessin et René Goscinny au scénario. Le point de départ intrigue par sa mélancolie : Gold Hill, ancienne cité de la ruée vers l'or, n'abrite plus qu'un seul habitant, le vieux Powell, persuadé que sa mine recèle encore un filon. Ce décor de ville morte, rare dans une série d'ordinaire portée par le mouvement et la foule des saloons, offre à Goscinny un terrain de jeu singulier. Ce qui mérite l'analyse, c'est la façon dont le scénariste transforme une escroquerie authentique du Far West, le « salage » d'une mine, en mécanique de gags, avant de retourner, dans les dernières planches, la logique de l'appât du gain.
La construction repose sur un ressort simple et efficace : deux escrocs, Denver Miles et Colorado Bill, convoitent la mine de Powell, non parce qu'ils croient à son or, mais pour la « saler », c'est-à-dire y injecter artificiellement quelques pépites afin de la revendre à prix d'or à des naïfs. L'ironie est double, car Powell lui-même n'est à Gold Hill que pour avoir jadis acheté, sur la foi d'une mine « salée », une concession sans valeur : la ville entière est née d'une première escroquerie, et les deux compères ne rêvent que de rejouer le tour. Tout l'album se déroule dès lors comme une suite de tentatives pour déloger le vieux prospecteur : le faire passer pour un sorcier, l'accuser de voler du bétail ou la caisse du saloon. Goscinny bâtit une progression cumulative où chaque combine échoue, par la bêtise des deux compères ou par l'intervention tranquille de Lucky Luke, avec la précision d'un mécanisme d'horlogerie comique.
Le thème central, la ruée vers l'or et ses lendemains, dépasse le simple prétexte. En choisissant une ville fantôme, Goscinny montre l'envers du rêve américain : après la fièvre, il ne reste que des façades vides, une nostalgie et un vieillard entêté. C'est surtout la chute qui donne à l'album sa portée : lorsque Powell découvre enfin, au fond d'une galerie, un vrai filon, il choisit de faire sauter sa mine à l'explosif et de convertir Gold Hill en communauté agricole vouée au blé. Le retournement est éloquent, l'or tant convoité étant refusé au profit du travail honnête, et la farce se mue en petite fable sur la vanité de la spéculation. Le « salage », arnaque bien réelle de l'Ouest, ancre le récit dans une documentation sérieuse, trait constant chez Goscinny, qui glisse toujours un peu de vérité sous le rire.
Le style de Goscinny se reconnaît à ses dialogues, à son sens du rythme et à ses personnages taillés à l'archétype : Powell incarne le chercheur d'or increvable, aveuglé par sa foi dans le filon ; Lucky Luke, égal à lui-même, joue l'arbitre calme et compétent, habitué à traiter avec des idiots. Le duo d'escrocs, maladroit et vaniteux, relève de la tradition goscinnienne du méchant que sa propre sottise condamne. Morris, de son côté, tire un parti graphique remarquable du décor : rues désertes, bâtisses branlantes et lumière de cité abandonnée donnent à l'album une atmosphère que peu de Lucky Luke possèdent.
Notre verdictLa Ville fantôme n'est pas le sommet de la série, mais un album solide et attachant, sans doute l'un des plus atmosphériques grâce à son décor de cité abandonnée. Goscinny y déploie son ingénierie comique habituelle, fiable et rythmée, tandis que Morris tire du cadre désolé une réussite graphique discrète. On regrettera des antagonistes trop falots et une structure qui se répète, défauts qui l'empêchent d'atteindre les grandes réussites du tandem. Reste un divertissement intelligent, que sa chute inattendue, l'or refusé au profit du blé, élève en fable ironique sur la vanité de la ruée vers l'or. Une lecture recommandable, à goûter de préférence quand on connaît déjà l'homme qui tire plus vite que son ombre.
Points forts
- Une farce ancrée dans l'histoireLe ressort de l'intrigue, le « salage » d'une mine (l'introduction artificielle de pépites pour tromper un acheteur), est une escroquerie authentique de l'Ouest. Goscinny transforme un fait documenté en moteur comique, fidèle à sa méthode: faire rire sans renoncer à instruire un peu son lecteur sur la réalité de l'Ouest.
- Un décor à contre-emploiEn situant l'action dans une cité morte plutôt que dans le tumulte habituel des saloons, les auteurs offrent à Morris l'occasion d'un travail d'ambiance rare dans la série: rues vides, bâtisses délabrées, lumière de fin de règne. Ce cadre mélancolique donne à l'album une couleur singulière et rehausse le comique par contraste.
- Une mécanique comique bien huiléeLa succession des combines ratées des deux escrocs obéit à une progression cumulative maîtrisée. Chaque tentative échoue un peu plus lamentablement que la précédente, selon un art du crescendo que Goscinny manie avec une précision de métronome.
- Une chute qui donne du sensLe dénouement, où Powell détruit un filon bien réel pour cultiver du blé, hisse l'album au-dessus de la simple farce. En refusant l'or au profit du travail honnête, Goscinny referme sa comédie sur une morale ironique qui éclaire tout ce qui précède.
Réserves
- Des méchants sans reliefDenver Miles et Colorado Bill restent interchangeables et vite oubliés. Comparés aux Dalton, ils manquent d'épaisseur, et leur défaite doit davantage à leur propre bêtise qu'à un véritable affrontement avec le héros, ce qui affaiblit la tension dramatique.
- Un schéma répétitifLa formule de l'échec en cascade, si efficace soit-elle, finit par se laisser deviner. Lucky Luke lui-même se retrouve souvent spectateur d'escrocs qui s'autodétruisent, plus arbitre que moteur de l'action, si bien que l'enjeu peine à monter et que le dénouement moral revient à Powell plus qu'au héros.
- Une morale un peu appuyéeLe retournement final, séduisant sur le fond, tombe de façon abrupte: Powell dynamite un trésor et se convertit à l'agriculture presque sans transition. Le message, la vanité de l'or contre la valeur du travail, se lit un peu trop clairement, au prix d'une vraisemblance sacrifiée à la leçon.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux amateurs de la série et, plus largement, aux lecteurs de bande dessinée franco-belge classique, dès la fin de l'enfance. Les jeunes lecteurs y trouveront des gags accessibles et un héros rassurant ; les adultes, le second degré, la satire de la cupidité et le clin d'œil historique au « salage » des mines. Ce n'est pas forcément le titre par lequel commencer la découverte de Lucky Luke : un néophyte gagnera à débuter par un album mettant en scène les Dalton ou Calamity Jane, aux antagonistes plus mémorables. Mais pour qui connaît déjà l'univers, elle offre une escale plaisante, idéale pour goûter l'atmosphère feutrée d'une cité abandonnée et la fable morale qui la referme.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Lucky Luke, spécial 9 | Dupuis | Autre · 142 p. · Français | 978-2-8001-2004-1 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.