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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Le Barbare

Première publication
2002
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Vingt-septième volume de la saga née en 1977 dans les pages du Journal de Tintin, Le Barbare saisit Thorgal Aegirsson au point le plus bas de son existence. Sur le chemin du retour vers les terres du Nord, les siens et lui tombent aux mains de marchands d'esclaves, puis sont vendus à un seigneur de province. Thorgal est séparé de sa famille et livré, avec un compagnon d'infortune nommé Tiago, à un usage très précis : la coutume locale veut que les fils de bonne famille, à dix-huit ans, éprouvent leur valeur en traquant des captifs désarmés lâchés dans la nature. Les barbares y tiennent lieu de cibles vivantes. Il faudra beaucoup de ruse au Viking pour sortir de ces jeux, et davantage encore pour reprendre Aaricia et les enfants à celui qui les détient. Car le maître des lieux ne rend pas les gens : il les met en jeu. Devenu instructeur de tir à l'arc, Thorgal devra aller regagner les siens sur un terrain de compétition, avec un partenaire imposé, jeune noble aussi arrogant que mauvais joueur. Un album entièrement terrestre, sans dieu ni prodige, où l'ancien enfant des étoiles n'a plus pour lui que son adresse et son entêtement.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

La chasse à l'homme, ou qui est vraiment le barbare

Il y a des albums de Thorgal qui ouvrent des mondes, et d'autres qui referment un étau. Le Barbare appartient franchement à la seconde catégorie. Paru au Lombard en novembre 2002, alors que Jean Van Hamme écrit la série depuis vingt-cinq ans, il attrape son héros dépouillé de tout : de sa famille, de sa liberté, de son statut d'homme. Le titre n'est pas une description, c'est une étiquette collée sur Thorgal par ceux qui l'achètent et le chassent. Tout l'intérêt du volume tient dans la manière dont elle finit par se retourner.

La construction est d'une simplicité assumée, presque celle d'un conte cruel. Van Hamme pose une situation, la pousse jusqu'au point de rupture, puis en tire méthodiquement les conséquences : des captifs vendus au lot, une coutume provinciale qui transforme le passage à l'âge adulte en partie de chasse, puis une compétition où se joue le sort d'une famille entière. On retrouve la manière la plus économe du scénariste : peu de personnages, un décor refermé, une progression qui ne s'attarde jamais.

Le vrai sujet est dans le titre. Les maîtres de l'album se croient civilisés parce qu'ils ont des lois, des rites de passage, des jeux et des règlements ; le barbare, c'est le Nordique qu'on lâche dans les fourrés pour servir de cible mouvante. Van Hamme n'appuie pas le trait : il laisse fonctionner la coutume devant nous, et l'ironie se dépose d'elle-même. Le raffinement, c'est que l'affaire est réglementée : elle a ses usages, ses arbitres et ses clauses de sortie. La barbarie remplit ses formulaires. Le motif est aussi vieux que l'idée de civilisation, mais la bande dessinée d'aventure lui va bien : elle le fait passer par des corps et des trajectoires de flèches plutôt que par des discours.

L'album prolonge par ailleurs l'un des motifs les plus tenaces de la série : Thorgal entravé. Le rocher battu par la marée du premier tome, la galère, la cage, et maintenant le marché aux esclaves. Depuis vingt-sept volumes, le héros passe une part considérable de sa vie prisonnier, et sa force n'est presque jamais celle d'un conquérant. L'arc n'est donc pas ici un simple accessoire : c'est l'objet qui lui restitue une prise sur le monde, et le lecteur de longue date reconnaît sans peine la ligne qui court depuis Les Archers.

Au dessin, Grzegorz Rosinski est dans sa veine réaliste et charnelle, aux antipodes de toute épure : trait nerveux, hachures denses, visages creusés par la fatigue et la peur, corps qui pèsent leur poids de chair. Il excelle dans les séquences de traque, où le découpage alterne plans larges de sous-bois et gros plans sur les mains, les cordes, les regards qui évaluent une distance. La mise en couleurs de Graza, fidèle du dessinateur sur toute cette décennie de la série, tire vers des dominantes sourdes, terres, verts éteints, gris de pluie, accordées à une histoire d'humiliation. On sent surtout un auteur qui cherche déjà à peindre plus qu'à colorier : quatre ans plus tard, avec Le Sacrifice, il abandonnera l'encrage traditionnel pour la couleur directe.

Reste la question du régime historique. Thorgal n'a jamais été une série de reconstitution : elle branche un monde viking sur les mythologies nordiques, des civilisations perdues et un fond de science-fiction, et convoque ici une province méridionale et ses jeux sans le moindre souci de chronologie. Il faut l'accepter comme une convention de la saga, au même titre que le vaisseau stellaire de ses origines.

Notre verdictLe Barbare n'est ni le tome le plus inventif de la saga, ni celui par lequel on découvre Thorgal. C'est en revanche un excellent album de mécanique : un postulat cruel, une exécution serrée, une idée morale qui tient debout sans qu'on ait besoin de l'énoncer. Van Hamme y retrouve la concision de ses meilleures années, et Rosinski y déploie un art de la traque et du corps souffrant dont la vitalité, vingt-cinq ans après les débuts de la série, reste intacte. On peut lui reprocher sa prévisibilité et son statut de maillon dans une chaîne plus longue. Mais retourner l'insulte du titre contre ceux qui la prononcent, en quarante-six planches et sans une ligne de morale explicite, cela demande un vrai métier. Un Thorgal mineur par l'ambition, solide par la facture.

Points forts

  • Un dispositif narratif d'une efficacité redoutableLa chasse à l'homme érigée en rite de passage pour fils de bonne famille est une trouvaille de scénario qui fait presque tout le travail à elle seule. Elle installe l'enjeu en quelques planches, rend la violence lisible sans complaisance, et transforme chaque case de sous-bois en surface de tension. Van Hamme en tire un album tendu, qui ne s'égare jamais.
  • Une inversion morale qui se passe de sermonL'album n'oppose pas de grands discours sur la civilisation et la sauvagerie. Il montre des adolescents bien nés à qui l'on apprend à tuer proprement, et laisse le lecteur en tirer la conclusion. Le thème est conduit par la situation, non par le dialogue, et c'est précisément ce qui lui donne sa force: personne, dans l'album, ne prononce la phrase que le lecteur pense.
  • Rosinski au meilleur de son art de la traqueLe dessinateur polonais est ici sur son terrain: la nature hostile, les silhouettes qui courent, la seconde suspendue avant le tir. Son trait réaliste et griffu, servi par les couleurs sourdes de Graza, donne aux séquences de poursuite une matière presque physique. Les visages portent tout l'épuisement du récit sans qu'aucune ligne de texte ait à le dire.
  • Un héros fidèle à sa nature de vaincu magnifiqueThorgal reste ce guerrier malgré lui qui ne veut que rentrer chez lui, et l'album ne cède pas à la tentation d'en faire un justicier triomphant. Sa supériorité est technique, jamais morale ni sociale, et sa liberté se négocie plus qu'elle ne se conquiert. Rares sont les séries d'aventure qui laissent aussi longtemps leur héros dans la position du perdant.

Réserves

  • Un chapitre de cycle plus qu'un album autonomeLe Barbare s'inscrit dans un long mouvement entamé avec la capture de la famille et se referme sur une situation suspendue plutôt que sur une véritable résolution. Lu isolément, il laisse une impression de segment: on entre dans une histoire déjà commencée et on la quitte avant son terme.
  • Une mécanique Van Hamme parfois trop bien régléeLe postulat est si nettement posé que l'on devine assez tôt la manière dont il va se dénouer. Les gens du gouverneur restent des fonctions dramatiques, le maître, l'intendant, le jeune noble arrogant, davantage que des personnages, et le pouvoir n'a ici ni épaisseur politique ni ambiguïté. L'album gagne en efficacité ce qu'il perd en surprise.
  • Une désinvolture historique qui peut agacerPoser une province méridionale et ses jeux sur un univers viking sans autre justification que le besoin scénaristique relève de la convention de saga, mais tous les lecteurs ne l'accepteront pas de la même façon. Ceux qui abordent Thorgal comme une série historique buteront sur ce décor emprunté à l'Antiquité et plaqué sur le Nord.

À qui s’adresse ce livre ?

Album à réserver d'abord aux lecteurs qui suivent déjà la série : ce n'est pas une porte d'entrée, et l'on gagne beaucoup à avoir lu au moins les tomes qui précèdent. Au-delà du public fidèle, il parlera aux amateurs d'aventure adulte à la francophone, ceux qui aiment chez Hermann ou Bourgeon un héroïsme sale, fatigué, sans triomphe facile. Le sujet, une chasse à l'homme organisée en divertissement pour gens bien nés, et une violence montrée sans édulcoration, situent la lecture à partir de douze ou treize ans plutôt qu'en jeunesse pure. Les lecteurs venus chercher le versant merveilleux et cosmique de la saga trouveront ici un album résolument terrestre, où nul dieu n'intervient. Ceux qui préfèrent le Thorgal humain, celui des Archers et de La Cage, sont exactement au bon endroit.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.