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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Le Bateau-Sabre

Première publication
2011
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Trente-troisième album de la saga créée en 1977 par Grzegorz Rosinski et Jean Van Hamme, Le Bateau-Sabre paraît au Lombard le 4 novembre 2011, dans le cycle repris au scénario par Yves Sente. Thorgal y part sur les traces d'Aniel, le fils qu'il a eu de Kriss de Valnor pendant son amnésie et qu'Aaricia a accepté d'élever comme le sien, enlevé par des magiciens rouges qui l'emmènent vers l'Orient. La quête l'éloigne des dieux et des machineries d'Asgard des tomes précédents : elle le conduit sur les fleuves du Nord, ces routes commerciales que les marchands vikings empruntent vers le Sud et que la glace ferme une bonne partie de l'année. De là ces bateaux-sabres, navires taillés pour fendre les eaux prises, sortes de brise-glace avant l'heure. Thorgal s'engage comme défenseur à bord de l'un d'eux, au service de marchands dont il ne sait pas tout, et trouve en Petrov un compagnon de route. Pendant ce temps, Jolan et ses compagnons arrivent au terme du parcours orchestré par Manthor, qui doit enfin leur révéler la destinée qu'ils auront à affronter. Le récit tient les deux fils de front, avance une pièce du puzzle familial et laisse la suite ouverte.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Au ras de la glace : Thorgal troque les dieux contre un contrat de mercenaire

Après deux albums passés à manoeuvrer le panthéon nordique, Yves Sente ramène Thorgal à hauteur d'homme. Le Bateau-Sabre troque Asgard contre les fleuves gelés du Nord, les prophéties contre un engagement de mercenaire, les dieux contre des marchands retors. C'est un album de traversée, au sens propre comme au sens narratif : il fait avancer la quête d'Aniel sans la résoudre, et il rappelle, chemin faisant, ce que la série sait faire de mieux quand elle accepte d'être simplement une histoire d'aventure.

La construction repose sur le montage à deux voix devenu la signature de Sente. D'un côté Thorgal, embarqué sur un bateau-sabre au service de commanditaires dont il ne sait pas tout ; de l'autre Manthor et ses élus, Jolan en tête, à qui le maître dévoile enfin la destinée qu'ils auront à affronter. Les deux lignes n'ont pas la même température. Celle du père est une aventure de huis clos mobile, faite de veilles, de manoeuvres et de coups de main, où la tension naît de la promiscuité et de l'ignorance des intentions de chacun. Celle du fils reste dans le registre du merveilleux et du destin, plus abstraite, plus bavarde aussi. L'alternance produit un contraste utile, mais elle rappelle surtout que la série s'est scindée en deux univers qui ne se parlent plus très bien.

Ce qui frappe, dans ce tome, c'est le retour à une matière concrète, presque documentaire. Sente écrit une aventure de rivière et de glace : le négoce, la cargaison, les rives hostiles, les eaux prises que la coque doit ouvrir. Le bateau-sabre n'est pas une machine de guerre mais un brise-glace avant l'heure, et cette trouvaille suffit à donner à l'album son décor et son rythme. On y retrouve le Thorgal des premiers récits, celui qui subit les circonstances plus qu'il ne les provoque, accepte une mission par nécessité et découvre trop tard dans quoi il s'est engagé. Le scénariste évite l'écueil de la surenchère : pas de dieu descendu du ciel, pas de bataille rangée entre panthéons, un homme, un navire et un contrat douteux. Cette sobriété relative est le meilleur choix de l'album.

Le dessin justifie à lui seul le détour. Rosinski peint en couleur directe depuis Le Sacrifice, en 2006, et le Nord lui va bien : bruns de coque, gris de brume, blancs sales de neige et de glace, ciels bas qui pèsent sur les cases. La matière picturale donne aux étendues gelées une profondeur atmosphérique que l'encrage traditionnel n'atteindrait pas, et les scènes de combat y gagnent en brutalité mate ce qu'elles perdent en lisibilité. Le prix à payer est connu des lecteurs de cette période : les visages varient d'une planche à l'autre, les silhouettes se dissolvent parfois dans le décor, et il faut accepter une bande dessinée peinte plutôt que dessinée, aux antipodes du trait net des débuts.

Thématiquement, l'album prolonge l'obsession de la série : la famille comme champ de bataille. Thorgal court après Aniel, le fils qu'il a eu de Kriss de Valnor et qu'Aaricia a pourtant accepté d'élever comme le sien, Jolan cherche une place que son père ne lui a jamais donnée, et chacun paie l'absence de l'autre. Sente y ajoute une réflexion discrète sur le mercenariat, sur ce que l'on accepte de faire, et surtout de servir, pour retrouver les siens : question qui traverse la saga depuis ses débuts. Le traitement reste allusif, mais il suffit à donner un poids moral à ce qui aurait pu n'être qu'un convoyage de marchandises.

Notre verdictLe Bateau-Sabre est un bon Thorgal de milieu de cycle : pas l'album qui réconciliera les lecteurs fatigués par la période Sente, mais celui qui prouve que la série respire mieux quand elle redescend des cieux. L'intrigue fluviale est solide, le décor de glace superbement peint, le héros enfin remis en situation de survie plutôt que de prophétie. On regrette qu'il faille toujours attendre le tome suivant pour savoir où tout cela mène, et que le versant Jolan continue de tirer le récit vers une abstraction qui ne lui va pas. Reste une traversée prenante, portée par un Rosinski à son meilleur en coloriste, qui redonne envie de suivre la suite.

Points forts

  • Un retour salutaire à l'aventure concrèteAprès le détour par Asgard et les dieux, Sente ramène la série à sa matière première: un homme, un navire, un engagement douteux et des rives hostiles. Le froid, la cargaison, la méfiance de l'équipage suffisent à tenir le récit. Cette échelle réduite rend à Thorgal ce que les tomes précédents lui avaient retiré, la vulnérabilité, et à l'album un rythme d'aventure enfin lisible.
  • La couleur directe de Rosinski, à son affaire en terres geléesLe dessinateur peint plus qu'il ne dessine depuis Le Sacrifice, en 2006, et cet album lui offre le décor idéal: brumes, eaux plombées, neige sale, ciels bas qui écrasent les cases. Les étendues fluviales prises par la glace y gagnent une profondeur atmosphérique que l'encrage traditionnel n'atteindrait pas, et les scènes de violence une brutalité mate, sans esbroufe.
  • Une trouvaille de décor qui vaut ressort dramatiqueLe bateau-sabre, ce brise-glace de fortune qui ouvre les routes commerciales vikings vers le Sud, ancre l'album dans une réalité marchande rarement explorée par la série. Le détail historique n'y est pas un ornement: il impose la lenteur, le confinement et la dépendance à l'équipage dont naît toute la tension du récit.

Réserves

  • Un album de passage, qui ne se suffit pas à lui-mêmeUn album entier pour avancer d'une case sur l'échiquier: la quête d'Aniel progresse mais ne se dénoue pas, et le versant Manthor s'achève sur une porte ouverte. Lu isolément, le volume laisse une impression d'inachèvement que seule la suite comblera, travers désormais structurel de la série depuis qu'elle raisonne en cycles.
  • Une peinture qui coûte en lisibilitéLa couleur directe a son revers, bien connu des lecteurs de cette période: les visages se déforment d'une planche à l'autre, les silhouettes se fondent parfois dans le décor, et certaines cases d'action demandent un second regard pour être comprises. Ceux qui aiment le trait net et l'encrage franc des premiers albums resteront sur leur faim.
  • Le fil de Jolan tire le récit vers l'abstractionAutant l'intrigue fluviale est charnelle, autant le versant Manthor demeure théorique: épreuves symboliques, pouvoirs mal définis, dialogues explicatifs. Le contraste souligne moins la richesse de l'univers que sa scission en deux séries qui cohabitent sans se répondre, au détriment de l'unité de ton.

À qui s’adresse ce livre ?

Album destiné avant tout aux lecteurs qui suivent la série depuis le cycle ouvert par Yves Sente : sans Moi, Jolan, Le Bouclier de Thor et La Bataille d'Asgard, la moitié des enjeux reste opaque et le fil de Manthor devient franchement hermétique. Ce n'est donc pas une porte d'entrée, malgré une intrigue plus autonome que la moyenne. En revanche, il conviendra aux amateurs d'aventure nordique réaliste, de récits de navigation et d'ambiances hivernales, ainsi qu'aux lecteurs venus pour la peinture de Rosinski, ici généreuse en ciels bas et en étendues gelées. Les nostalgiques de la période Van Hamme y trouveront un compromis acceptable : le ton est plus proche des années 1980 que celui des deux tomes précédents, même si la mécanique de série reste celle de la nouvelle équipe. À conseiller à partir de douze ou treize ans, la violence étant frontale sans être complaisante.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.