Le Bouclier de Thor
- ScénarioYves Sente
- DessinGrzegorz Rosiński
- Première publication
- 2008
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Trente et unième volume de la saga créée par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, Le Bouclier de Thor prolonge le virage pris par Yves Sente au scénario : la série laisse provisoirement son héros au second plan pour suivre son fils aîné, Jolan. Recueilli par l'énigmatique Manthor, l'adolescent partage l'apprentissage de quatre autres jeunes gens, Arlac, Draye, Xia et Ingvild, dotés comme lui de capacités hors du commun. Leur maître les soumet alors à une épreuve qui tient du défi impossible : mettre la main sur le bouclier de Thor, le dieu du tonnerre, et le lui rapporter. Un seul d'entre eux sera désigné l'Élu, et la rivalité s'installe vite là où il faudrait de la solidarité. Le sort du reste de la famille Aegirsson, tenu en arrière-plan, continue pendant ce temps de peser sur le récit. Deuxième volet d'un cycle conçu comme un ensemble, l'album mêle apprentissage, mythologie scandinave et manœuvres divines, et referme ses quarante-huit pages sans avoir livré toutes ses réponses.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Voler chez les dieux, grandir chez les hommes
Reprendre Thorgal après Jean Van Hamme relevait de la haute voltige. Yves Sente a choisi l'option la plus risquée : décentrer la série, confier le premier rôle à Jolan, enfermer le récit dans un dispositif d'épreuves. Paru chez Le Lombard en 2008, Le Bouclier de Thor forme le deuxième mouvement de ce pari. On y trouve tout ce qui fait la force du cycle, un imaginaire nordique somptueusement mis en images, et tout ce qui en fait la fragilité, une intrigue qui tourne beaucoup autour de son propre mystère.
La construction repose sur une contrainte limpide : cinq prétendants, un objet à rapporter, une seule place à prendre. Sente emprunte autant au récit de casse qu'au conte d'apprentissage, puisqu'il s'agit de s'emparer d'un bien qui appartient à un dieu et de revenir pour le raconter. Le moteur est plus net que dans le tome précédent, occupé pour l'essentiel à installer un décor et des règles. La contrepartie se voit aussi : l'épreuve occupe presque tout l'espace, si bien que l'intrigue de fond, celle des intentions de Manthor, avance par paliers et par révélations différées plutôt que par une véritable progression.
Le scénariste tient deux registres à la fois. La quête d'abord, menée par un groupe où chacun poursuit son propre intérêt et où la camaraderie ne résiste guère à l'idée qu'un seul sera choisi. L'ombre familiale ensuite, celle des Aegirsson dispersés, qui plane sur le cycle et lui donne une tonalité nettement plus sombre que le seul récit d'initiation : Thorgal fut d'abord une histoire de famille avant d'être une épopée. Sente écrit de façon plus explicative que son prédécesseur : récitatifs nombreux, goût prononcé pour la généalogie des dieux, souci de nommer ce que Van Hamme laissait volontiers dans l'ombre. Les amateurs de mythes nordiques y trouveront de quoi nourrir leur plaisir ; ceux qui aiment la sécheresse tragique des premiers albums jugeront l'ensemble bavard.
Les thèmes, eux, sont justes. La transmission d'abord : Jolan hérite d'un père tenu à distance du récit, d'un pouvoir qu'il ne maîtrise pas et d'un maître qui lui offre une famille de substitution. La manipulation ensuite : personne ici ne dit toute la vérité, et grandir consiste autant à obéir qu'à deviner qui l'on sert. S'attaquer au bien d'un dieu prolonge enfin une constante de la saga, ces divinités capricieuses, mesquines, très humaines, dont il s'agit moins d'obtenir les faveurs que de s'affranchir.
Reste le dessin, qui demeure l'argument le plus solide. Rosinski travaille dans une veine réaliste et charnue, à l'opposé de toute épure géométrique : visages très expressifs, corps en tension, sens du décor qui fait exister aussi bien les étendues glacées que les seuils du merveilleux. Le découpage s'ouvre en grandes cases panoramiques pour les traversées et se resserre sur les regards aux moments de bascule. La couleur, sourde et minérale du côté des hommes, plus irréelle dès que l'on approche du surnaturel, achève de séparer les deux territoires du récit. Tout ne se vaut pas : quelques images cèdent à un merveilleux un peu appuyé, là où le reste tient par la seule densité de la matière.
Notre verdictLe Bouclier de Thor est un album de passage, au sens propre : on y franchit une porte, et le récit franchit une étape sans encore livrer son sens. C'est à la fois sa qualité, une mission claire, tendue, superbement mise en images, et sa limite, une intrigue de fond qui progresse moins vite que la mythologie qu'elle empile. Yves Sente tient son pari de déplacer la saga vers Jolan avec assez de métier pour que l'on reste, mais c'est Grzegorz Rosinski qui, une fois de plus, emporte l'adhésion : son Nord mythique justifie à lui seul le détour. À lire dans la continuité du cycle plutôt que comme un album isolé.
Points forts
- Un dispositif de récit clair et tenduCinq candidats, un objet à rapporter, une seule place à prendre: l'album se donne un objectif immédiatement lisible et une tension qui ne retombe pas. Chaque étape relance l'action, et la rivalité entre les prétendants produit des scènes de friction plus intéressantes que la simple démonstration de pouvoirs.
- Rosinski, toujours au sommetCiels chargés, étendues du Nord, silhouettes minuscules perdues dans l'immensité: le dessinateur donne au récit une échelle et une matière que peu de séries d'aventure atteignent. L'alternance entre l'ampleur du panorama et le gros plan sur un visage qui doute reste d'une efficacité redoutable, et c'est elle qui porte les passages où le scénario s'attarde.
- Une mythologie scandinave prise au sérieuxSente ne réduit pas le panthéon nordique à un décor: il en fait un ordre régi par des règles, des rivalités et des interdits, ce qui rend l'entreprise crédible et donne du poids à l'enjeu. La documentation affleure sans écraser le récit, et la série retrouve là une part de son identité première.
Réserves
- Un album de milieu de cycleLe Bouclier de Thor prépare plus qu'il ne conclut. Les questions posées par le tome précédent restent en suspens, et le lecteur qui suit la série au fil des parutions peut légitimement trouver que l'histoire avance peu entre deux révélations.
- Un mystère Manthor qui s'alourditChaque album ajoute une pièce à la biographie du maître, au risque de compliquer l'édifice plutôt que de l'éclairer. Le procédé, qui consiste à réécrire par touches ce que l'on croyait acquis, finit par diluer l'inquiétude qu'inspirait d'abord le personnage.
- Des compagnons réduits à leur fonctionArlac, Draye, Xia et Ingvild existent surtout par le rôle qu'ils tiennent dans le dispositif, chacun ramené à un pouvoir et à un trait dominant. En quarante-huit pages partagées avec Jolan et le fil familial, ils n'ont guère l'occasion d'exister au-delà de cette fonction.
- Un héros éponyme relégué au second planLe choix de recentrer la saga sur la génération suivante est assumé et cohérent, mais il tient Thorgal lui-même à l'écart de l'aventure principale. Les lecteurs attachés à sa présence et à sa mélancolie particulière risquent d'en ressortir avec un sentiment de manque.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord à ceux qui suivent la série : il reprend là où Moi, Jolan s'était arrêté et ne prend pas le temps de rappeler ses données. Le découvrir isolément, sans avoir lu au moins le tome 30, revient à entrer dans une partie déjà engagée. Pour le reste, c'est une lecture idéale pour qui aime l'aventure adossée aux mythes scandinaves, les récits d'initiation adolescente et les quêtes à contrainte. La violence demeure stylisée et l'ensemble convient à de bons lecteurs à partir de onze ou douze ans, avec un intérêt supplémentaire pour les adultes sensibles aux jeux de pouvoir et aux non-dits familiaux. Les fidèles de la première période, celle des récits bouclés en un volume, doivent savoir qu'ils entrent ici dans une série plus feuilletonesque, tournée vers la génération suivante.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.