Le Frisson de l'haruspice
- ScénarioChristophe Arleston
- DessinDidier Tarquin
- Première publication
- 1997
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Cinquième volume du cycle Lanfeust de Troy, Le Frisson de l'haruspice paraît chez Soleil en octobre 1997. On y retrouve la petite troupe: Lanfeust, apprenti forgeron du village de Glinin capable de faire fondre le métal d'un regard, le sage Nicolède, ses filles C'ian, qui ne peut soigner qu'une fois la nuit tombée, et Cixi, insolente maîtresse d'une eau qu'elle sait geler ou vaporiser, sans oublier le troll Hébus. Sur Troy, chaque habitant possède un don unique, qui ne s'exerce toutefois qu'en présence d'un sage capable de relayer la magie. De retour à Eckmül, Lanfeust semble avoir perdu la puissance absolue que lui conférait l'ivoire du Magohamoth, alors même qu'il détient l'épée au pommeau d'ivoire: est-ce seulement la bonne lame? Au nord, pendant ce temps, le baron Averroës déferle sur les baronnies, une épée flamboyante au poing, et marche sur Eckmül. Il faudra fuir vers le Darshan, vaste continent oriental encore libre et mal connu, pour y chercher non pas une autre arme, mais la seule chose capable d'en contrer le pouvoir: le Magohamoth lui-même.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Lanfeust dépossédé: l'art de relancer une quête
Quatre albums auront suffi à Lanfeust de Troy pour devenir la locomotive de la fantasy humoristique française. En octobre 1997, Christophe Arleston et Didier Tarquin abordent avec Le Frisson de l'haruspice le point de bascule de leur cycle: celui où le héros, parvenu au terme d'un très long voyage jusqu'à Eckmül, doit constater que le but atteint n'était pas le bon. L'album hérite de la tâche la plus ingrate qui soit, refermer une première boucle et en ouvrir une plus vaste sans donner au lecteur le sentiment de recommencer. Il s'en acquitte par un geste radical: retirer au héros ce qui faisait sa force.
La construction repose sur trois mouvements qu'Arleston enchaîne sans temps mort: déposséder le héros, faire monter une menace qui interdit de rester sur place, ouvrir une géographie neuve. Le scénario alterne deux lignes, l'incompréhension d'Eckmül devant une épée qui n'agit plus et la poussée du baron Averroës sur les baronnies du nord, une épée flamboyante au poing. Le procédé est élémentaire, il est surtout redoutable: il installe sous les gags une tension que les personnages ne mesurent pas encore. Le récit distribue ses informations sans lourdeur et se referme sur un horizon, le Darshan, continent oriental qui réoriente tout le cycle vers l'est.
Le style d'Arleston tient à un équilibre instable qu'il maîtrise ici mieux que jamais: l'intrigue est jouée au premier degré, avec ses rapports de force et ses armées en marche, tandis que les dialogues n'ont de cesse de la commenter et de la désamorcer. Anachronismes assumés, calembours, pédanterie de Nicolède, appétit sans nuance d'Hébus le troll, insolence de Cixi: le comique naît du frottement entre un décor d'heroic fantasy et des personnages qui parlent comme des contemporains. Le titre dit assez ce goût du mot savant lâché dans une aventure populaire; l'haruspice, ce devin antique qui lisait les présages dans les entrailles, sert d'enseigne à un album dont la vraie question est de savoir ce que valent les signes.
Sous la farce, le monde reste plus pensé qu'il n'y paraît. Sur Troy, chacun reçoit un don unique, souvent dérisoire, et son usage dépend d'un sage capable de relayer la magie: la satire de la spécialisation et des institutions qui vivent de ce qu'elles distribuent était là dès le début, ce tome la met à l'épreuve. En privant Lanfeust de sa puissance, Arleston pose la question que le cycle avait jusque-là contournée: que vaut le héros sans l'objet, et le pouvoir appartient-il à l'homme ou à la relique? L'ivoire du Magohamoth devient un MacGuffin exemplaire, moteur d'intrigue autant que révélateur de caractères.
Graphiquement, Didier Tarquin ne vient ni de l'école franco-belge du gag ni de la tradition d'Hergé: sa filiation est celle de l'illustration d'heroic fantasy et du comic book américain. Anatomies musculeuses, décors architecturés jusqu'à saturation, faune inventive, cadrages en plongée et en contre-plongée qui cherchent le spectaculaire à chaque planche. La couleur, chaude et contrastée, sculpte les volumes plus qu'elle ne les remplit, et les visages tirent franchement vers la caricature, ce qui rend le comique lisible sans entamer la crédibilité du monde. Cette densité est même devenue un jeu: les énigmes semées dans ce tome ont donné lieu au concours du Cryptique, d'une précision maniaque, qui obligeait à relire la série à la loupe. Sur plus de trois cents réponses reçues, neuf seulement étaient exactes.
Notre verdictLe Frisson de l'haruspice n'est pas l'album le plus spectaculaire de Lanfeust de Troy, mais c'est l'un des mieux construits: celui qui accepte de défaire ce que les quatre précédents avaient patiemment bâti pour offrir au cycle un second souffle et un horizon plus vaste. Arleston y confirme un sens du rythme et du dialogue qui a fait école, Tarquin y déploie un imaginaire visuel dont la générosité compense quelques automatismes de cadrage. Restent des conventions datées, au premier rang desquelles le traitement de Cixi, et une dépendance entière aux volumes antérieurs. Pour qui suit la troupe depuis Glinin, c'est une étape indispensable et parfaitement tenue, l'un de ces albums pivots que l'on reconnaît surtout après coup, une fois le cycle achevé.
Points forts
- Une relance obtenue par soustractionPriver le héros de sa puissance au moment où il croit toucher au but est le moyen le plus économique de repartir. L'album transforme une arrivée en départ, ouvre une géographie neuve avec le Darshan et redistribue les rapports de force sans jamais donner l'impression de tirer à la ligne.
- Le foisonnement graphique de Didier TarquinDécors architecturés, faune improbable, batailles lisibles malgré leur densité: le dessin porte à lui seul une bonne part du plaisir. Tarquin traite le détail comme une invitation à relire, et la mise en couleurs, franche et solaire, donne à Troy une identité visuelle immédiatement reconnaissable.
- Un humour qui n'assèche pas l'aventureLa série tient parce qu'elle ne rabaisse jamais son propre univers: les enjeux restent sérieux, les menaces réelles, et c'est le regard des personnages qui fait rire. Hébus et Cixi assurent le contrepoint comique sans que l'épopée se dissolve en parodie, alors que celle-ci guette à chaque case.
- Un album qui donne du travail à son lecteurLes énigmes du Cryptique et le concours qui les accompagnait témoignent d'une conception généreuse de la bande dessinée populaire: l'album ne demande pas seulement à être consommé, il propose d'être fouillé. Cette complicité explique une part de l'attachement du public à la série.
Réserves
- Un maillon qui ne se lit pas seulCinquième volume d'un cycle initial qui en compte huit, l'album suppose acquis le contexte, les personnages et les enjeux posés auparavant. Qui commence ici ne mesurera ni ce que l'ivoire engage ni le poids des rancunes accumulées. C'est la loi du genre, elle prive néanmoins ce tome de toute autonomie.
- Le traitement de Cixi a vieilliLe personnage reste largement construit autour d'un ressort unique, la provocation érotique, que le dessin souligne par des poses avantageuses et des tenues improbables. La convention appartient à la fantasy illustrée des années quatre-vingt-dix; elle n'en use pas moins une figure dont la vivacité mériterait mieux, et constitue aujourd'hui le principal obstacle à une relecture sereine.
- Une mécanique qui commence à se voirÀ force de reconduire la même structure de tome en tome, changement de décor, arrivée de nouvelles figures, rebondissement final qui relance, la série laisse apercevoir ses rouages. Le plaisir reste entier, mais le lecteur attentif devine assez tôt la fonction narrative de chaque nouveauté introduite.
À qui s’adresse ce livre ?
Un album pour les amateurs de fantasy qui aiment que le genre se prenne au sérieux sans se prendre au tragique, quelque part entre les grandes fresques héritées de Tolkien et l'ironie d'un Terry Pratchett. Il s'adresse d'abord aux lecteurs déjà engagés dans le cycle, à partir de douze ou treize ans: les nouveaux venus ont tout intérêt à commencer par L'Ivoire du Magohamoth, sous peine de manquer l'essentiel des enjeux. Les amateurs de dessin richement documenté y trouveront de quoi s'attarder longuement, et les collectionneurs une pièce charnière d'une série devenue un jalon de la bande dessinée française des années quatre-vingt-dix. Les parents qui choisissent pour de jeunes lecteurs garderont en tête la présence de gags grivois et d'un traitement très physique des personnages féminins.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.