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Couverture de Le grand duc

Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Le Grand Duc

Première publication
1973
Éditions référencées
1

De quoi parle ce livre ?

Le Grand Duc est un album de la série de bande dessinée Lucky Luke, dessiné par Morris sur un scénario de René Goscinny. Il paraît en 1973, après une prépublication dans le magazine Pilote (janvier à mai 1973), puis en album chez Dargaud. Ce western humoristique met en scène le cow-boy solitaire Lucky Luke, chargé d'escorter et de protéger le grand-duc Léonide de Russie, représentant plénipotentiaire du tsar. Grand lecteur de James Fenimore Cooper, ce dernier veut découvrir le Far West et son folklore avant la signature d'un traité important avec les États-Unis. Le grand-duc voyage avec son aide de camp et interprète, le colonel Boulenkov, à l'anglais approximatif, et leur périple débute à Abilene, au Kansas. Tout au long du parcours, un mystérieux anarchiste tente d'assassiner le diplomate à l'aide d'explosifs. L'enjeu tient à la sécurité du visiteur et à la portée diplomatique de son séjour. Le personnage s'inspire du grand-duc Alexis de Russie, dont la tournée américaine de 1871-1872 comporta une célèbre chasse au bison.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Le Grand Duc : Goscinny et Morris confrontent l'Ouest rêvé des livres à l'Ouest réel

Publié en 1973, d'abord dans le journal Pilote puis en album chez Dargaud, 'Le Grand Duc' appartient à la grande période de Lucky Luke, celle où René Goscinny signait les scénarios et où Morris avait porté son trait à pleine maturité. Le point de départ est aussi simple que fécond : à Washington, Lucky Luke se voit confier l'escorte et la protection du grand-duc Léonide de Russie, venu découvrir le Far West avant de parapher un traité avec les États-Unis. Le personnage a une particularité savoureuse : il connaît l'Ouest par ses seules lectures, en fervent admirateur de James Fenimore Cooper. L'album s'inspire vraisemblablement d'un fait réel, la tournée américaine du grand-duc Alexis de Russie en 1871 et 1872, que Goscinny transpose à sa fantaisie. Tout l'intérêt naît de ce frottement : que reste-t-il du mythe de l'Ouest quand on le regarde avec les yeux d'un aristocrate nourri de romans ?

La construction repose sur un ressort cher au duo Goscinny-Morris : le récit de voyage, où le héros pilote un personnage étranger à travers une succession de tableaux de l'Ouest. Le périple s'ouvre à Abilene, au Kansas. Mais l'album ne se contente pas d'enchaîner les saynètes : un fil rouge le tend d'un bout à l'autre, celui d'un anarchiste anonyme qui traque le grand-duc pour le faire sauter à la bombe. Cette menace récurrente, doublée de l'enjeu diplomatique du traité à signer, donne à la balade une colonne vertébrale et une vraie mécanique de suspense. Le grand-duc, lui, fonctionne comme un révélateur : sa candeur ravie, son goût du danger vécu comme une distraction mondaine, renversent en permanence les codes du western. Là où l'on attend l'effroi, l'aristocrate s'émerveille ; là où Lucky Luke voudrait le mettre à l'abri, son hôte se jette dans le péril comme on court à une attraction.

Le vrai sujet est une satire à double détente, et c'est là que l'album prend de l'épaisseur. Goscinny se moque d'abord de l'aristocratie européenne, de sa morgue et de son décorum importés jusque dans la poussière du désert, mais il retourne aussitôt l'ironie contre l'Amérique : vu par cet oeil étranger, l'Ouest héroïque se révèle une comédie de brutes, de tricheurs et de mythes surjoués. À cette réversibilité, chère à l'auteur d'Astérix, s'ajoute une strate plus subtile. Le grand-duc ne connaît pas l'Ouest réel : il connaît l'Ouest de Fenimore Cooper, celui du Dernier des Mohicans et des Indiens de roman. L'album joue sans cesse de l'écart entre cette frontière rêvée et la réalité prosaïque que Lucky Luke arpente. La démythification ne vise donc pas seulement l'Amérique, mais l'imagerie même du western.

Le trait de Morris sert cette mécanique avec une efficacité de metteur en scène. Sa caricature, ronde et parfaitement lisible, cadre les gags dans un rythme presque théâtral, et le contraste des silhouettes (le grand-duc empesé, le Lucky Luke dégingandé) fonctionne à chaque case. Morris excelle dans l'exagération des attitudes et la clarté de l'action, le héros flegmatique jouant les témoins impassibles face à l'excentricité de son invité. Comme souvent chez Goscinny, l'humour naît autant des dialogues que des situations : le colonel Boulenkov, interprète du grand-duc qui écorche l'anglais, alimente un comique de langage réjouissant, tandis que Laura Legs, danseuse de saloon à qui les auteurs confient un rôle actif et valorisant, échappe au simple faire-valoir.

Notre verdict'Le Grand Duc' est un Lucky Luke de bon niveau, sans être un sommet de la série. On y retrouve intacte la chimie du duo Goscinny-Morris : une idée de départ maligne (l'Ouest regardé par un aristocrate nourri de romans), une satire qui vise juste des deux côtés de l'Atlantique et un dessin d'une lisibilité exemplaire. L'album pèche surtout par un antagoniste présent mais anonyme, qui le prive d'un vrai duel, et par des ressorts comiques parfois attendus. Il n'a pas la puissance des meilleurs opus, mais offre une lecture fluide, spirituelle et joliment troussée, portée par un regard décalé sur l'Amérique. À conseiller aux fidèles de la série et à qui aime voir la bande dessinée franco-belge glisser un peu d'histoire et beaucoup d'esprit sous le divertissement.

Points forts

  • Le choc de l'Ouest rêvé et de l'Ouest réelL'idée maîtresse ne se limite pas à rire de l'aristocrate russe: le grand-duc débarque avec l'Ouest de Fenimore Cooper en tête, et l'album exploite l'écart entre cette frontière de papier et sa réalité poussiéreuse. Goscinny renvoie dos à dos la morgue européenne et le mythe américain, et c'est de ce va-et-vient, plus fin qu'il n'y paraît, que naît le meilleur du récit.
  • La mise en scène de MorrisLe trait, rond et parfaitement lisible, orchestre les gags avec un sens du timing quasi burlesque. Le contraste des silhouettes (l'empesé et le dégingandé) porte le comique visuel sans une ligne de trop, et l'action reste limpide de bout en bout.
  • Un ancrage historique discretFidèle à sa méthode, Goscinny part d'un fait vraisemblable (la tournée américaine du grand-duc Alexis de Russie en 1871 et 1872) pour broder sa fantaisie. Cet enracinement donne à la farce une épaisseur documentaire qui la distingue des westerns de pure convention.
  • Des seconds rôles qui sortent du lotLe colonel Boulenkov et son anglais malmené nourrissent un comique de langage typiquement goscinnien, et Laura Legs, danseuse de saloon, hérite d'un rôle actif et positif rare pour une figure féminine de la série. Ces personnages épaississent une distribution souvent réduite à de simples utilités.

Réserves

  • Un adversaire sans visageL'anarchiste qui poursuit le grand-duc donne au récit son fil de tension, mais il reste anonyme et abstrait, réduit à ses tentatives d'attentat. Loin du charisme des Dalton ou d'un Phil Defer, cet ennemi purement fonctionnel prive l'album du duel de personnalités qui fait la force des meilleurs opus.
  • Un comique de stéréotypeLa caractérisation du grand-duc et de sa suite s'appuie largement sur le cliché de l'aristocrate slave (accent, décorum, galanterie appuyée), procédé efficace mais convenu. Certains ressorts, comme la répétition des attentats manqués, finissent par tourner un peu à vide sur la longueur de l'album.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux amateurs de Lucky Luke et, plus largement, aux lecteurs qui goûtent la veine historique et satirique de Goscinny, celle qui mêle le gag, le clin d'oeil culturel et la petite leçon d'Amérique. Il convient à un large public familial : les enfants y trouveront l'action et le comique de situation, les adultes la seconde lecture ironique sur les moeurs aristocratiques et sur l'Ouest fantasmé de la littérature. Ce n'est sans doute pas l'album par lequel entamer la découverte de la série : un nouveau venu tirera davantage de plaisir des classiques centrés sur les Dalton. Pour l'amateur déjà conquis, c'est une étape savoureuse et très représentative du savoir-faire du tandem.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
Le grand ducLe grand ducLucky ProductionsRelié · Français978-2-88471-028-2Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.