Le Maître des montagnes
- ScénarioJean Van Hamme
- DessinGrzegorz Rosiński
- Première publication
- 1989
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Quinzième tome de la saga de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, Le Maître des montagnes ramène Thorgal Aegirsson à l'hiver du Nord et à la solitude des hautes terres. Une corne sonne quelque part sur la crête, une avalanche s'abat, et le voyageur qui n'aspirait qu'à rentrer chez lui échoue dans une bergerie délabrée. Il y rencontre Torric, un jeune homme épuisé qui s'est échappé cinq jours plus tôt de la forteresse de Saxegaard, celui que l'on surnomme le Maître des montagnes : ce chef de pillards rançonne la région, massacre les villageois et réduit femmes et enfants en esclavage. Passe alors entre les mains de Thorgal une bague ornée d'un ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, objet aux pouvoirs étranges qui va infléchir le destin du tyran et faire basculer l'album de l'aventure nordique vers le vertige du temps. L'enjeu cesse vite d'être seulement d'abattre un seigneur de guerre : il devient de mesurer ce qu'il en coûte de vouloir corriger le cours des choses.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le Maître des montagnes : Thorgal au vertige du temps
Paru en octobre 1989 chez Le Lombard, alors que la série règne sur la bande dessinée d'aventure francophone, Le Maître des montagnes tient à très peu de chose : un versant enneigé, une poignée de personnages, une bague. De ce matériel minimal, Van Hamme tire l'une de ses constructions les plus retorses, et Rosinski l'un de ses albums les plus froids, au sens propre comme au figuré. Quarante-six planches sans gras, que les lecteurs de la série citent volontiers parmi ses sommets et que l'on conseille sans hésiter à qui n'a jamais ouvert un Thorgal.
La force de l'album tient à l'écart entre son décor et son moteur. Tout, dans les premières planches, annonce un récit de survie et de vengeance : le col, la corne qui déclenche l'avalanche, la bergerie isolée, le fugitif épuisé, le seigneur de guerre qui saigne la vallée. Van Hamme installe ce dispositif en quelques cases et trois répliques, avec une économie de moyens qui force l'admiration, puis il en change discrètement la nature. La bague à l'ouroboros introduit dans une histoire de Vikings une mécanique venue d'ailleurs, celle de la boucle temporelle, que le scénariste conduit sans une fausse note. Le motif n'a rien de décoratif : un serpent qui se mord la queue, c'est déjà le programme de l'album.
Le récit avance dès lors à double détente. En surface, une intrigue de tyran et d'esclave, avec ses passages obligés de captivité, de fuite et d'affrontement. En dessous, une question nettement moins confortable : peut-on trancher le mal à la racine, et que devient celui qui s'y essaie ? Van Hamme ne théorise jamais, il laisse la charpente faire le travail. Les détails semés tôt reviennent frapper plus tard, les scènes se répondent, et l'on referme le volume avec l'envie immédiate de le rouvrir pour vérifier l'ajustement des pièces. Cette rigueur d'ingénieur est la signature du scénariste, celle qui porte déjà XIII et portera bientôt Largo Winch ; elle trouve ici un sujet qui la justifie pleinement, puisque le sujet, précisément, c'est l'engrenage.
Thorgal, lui, occupe une position inhabituelle. Il traverse l'histoire des autres, et l'album s'intéresse au moins autant au destin du Maître des montagnes qu'au sien. Cette légère mise en retrait sert un thème récurrent de la série : le pouvoir corrompt sans exception, et qui prétend s'en emparer pour faire le bien s'y perd aussi sûrement que les autres. Le pessimisme de Van Hamme, ailleurs tempéré par la chaleur du foyer d'Aaricia, s'exprime ici sans coussin, dans un huis clos de pierre et de glace où la violence n'a rien d'héroïque et où la pitié se paie comptant.
Rosinski, peu après avoir achevé Le Grand Pouvoir du Chninkel, est alors en pleine possession de son trait, et loin encore de la peinture directe qui transformera son dessin bien plus tard. Réaliste, nerveux, nourri de hachures, servi par des couleurs qu'il signe lui-même et qui refusent toute chaleur, il fait de la montagne un personnage à part entière : lumière rasante sur la neige, silhouettes noires perdues dans le blanc, sensation physique du froid, du vent et de l'épuisement. Le découpage épouse le récit au plus près, resserré et régulier dans les longues scènes parlées, plus ample dès que l'action se déclenche. Rien n'y est démonstratif, tout y est lisible : c'est l'aisance d'un auteur qui n'a plus rien à prouver et met sa virtuosité au service du seul récit.
Notre verdictLe Maître des montagnes est un album de maturité, sec, tenu, sans une planche de trop. Van Hamme y greffe une boucle temporelle sur un récit d'aventure nordique sans que la couture se voie, et en tire une réflexion désabusée sur le pouvoir et sur l'illusion de réparer l'histoire. Rosinski, au meilleur de son trait, fait de la neige et de la roche le véritable adversaire du récit. On peut lui reprocher un héros un peu en retrait et des seconds rôles taillés au service du mécanisme ; on le lui pardonne volontiers, tant l'ensemble est ajusté. C'est l'un des tomes que l'on relit, et l'un des meilleurs endroits où commencer.
Points forts
- Une idée de scénario qui retourne le récitLa boucle temporelle greffée sur un décor viking pourrait n'être qu'un gadget; elle devient l'ossature de l'album. Van Hamme en tire une histoire qui se referme sur elle-même avec une logique implacable et transforme rétrospectivement des scènes anodines en pièces d'un mécanisme. Peu de tomes de la série récompensent autant la relecture.
- La montagne comme personnageRosinski trouve dans l'hiver du Nord un terrain idéal pour son trait réaliste et ses contrastes. Le blanc, le noir et les bleus glacés donnent à l'ensemble une unité chromatique rare, et la nature hostile pèse sur chaque planche autant que le tyran qui règne sur la vallée.
- Un album largement autonomeMalgré son rang de quinzième tome, l'histoire se suffit à elle-même. Qui découvre Thorgal ici comprendra l'essentiel: un homme seul, étranger au monde des Vikings, qui refuse la violence mais s'y trouve sans cesse ramené. Excellente porte d'entrée, et pièce de choix pour les fidèles.
Réserves
- Un héros un peu latéralThorgal donne son nom à la série, mais l'album consacre beaucoup de son énergie à la trajectoire d'un autre. Le lecteur venu chercher le grand récit familial et mythologique de la saga pourra le trouver excentré, presque une nouvelle insérée dans le cycle plutôt qu'un chapitre de la vie du personnage.
- Une mécanique qui exige de l'attentionLe plaisir de l'album repose sur un enchaînement de causes et d'effets qu'il faut suivre de près. Une lecture distraite laissera des zones d'ombre, et les amateurs de récits temporels y repéreront les commodités inhérentes au genre, que le scénario assume plus qu'il ne les résout.
- Des seconds rôles fonctionnelsSaxegaard est un tyran très frontal, cruel sans nuance, et les personnages qui gravitent autour de lui existent surtout par la place qu'ils occupent dans le dispositif. La psychologie n'est pas le terrain de cet album, qui préfère la netteté du conte à l'épaisseur romanesque.
À qui s’adresse ce livre ?
Album de choix pour les lecteurs de Thorgal, qui y verront l'un des sommets de la période Van Hamme, et porte d'entrée idéale pour qui n'a jamais ouvert la série : l'histoire se lit sans rien connaître des tomes précédents. Il séduira aussi les amateurs de paradoxes temporels, qui trouveront ici une variation particulièrement propre du motif, et les lecteurs de bande dessinée réaliste attirés par le dessin de Rosinski. À partir de onze ou douze ans, en gardant à l'esprit que l'album parle d'esclavage, de razzias et de violence guerrière, sans complaisance mais sans rien édulcorer.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.