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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Le Mal bleu

Première publication
1999
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Vingt-cinquième album de la saga de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, Le Mal bleu prend la suite d'Arachnéa. Thorgal Aegirsson a repris la mer avec les siens, Aaricia, son fils Jolan et la petite Louve, quand leur route croise un navire à la dérive : une coque sans équipage où gît un homme mort, la peau bleuie, et où Jolan, monté à bord, se fait mordre par un rat. Recueillie peu après dans le royaume de Zhar, la famille est accueillie au palais du prince Zarkaj. Elle comprend bientôt ce que signifient les taches qui affleurent sous la peau : le mal bleu décime déjà le pays et passe pour incurable. Jolan ouvre l'album par une phrase restée célèbre, « Moi, je m'appelle Jolan. J'ai douze ans et je vais mourir. » Il reste cinq jours à Thorgal pour trouver un remède. Mais la courtoisie de l'hôte tourne court. Aaricia repousse ses avances, Thorgal l'humilie lors d'un concours de tir à l'arc, et le prince, blessé dans son orgueil, se retourne contre ses invités : il jette la famille Aegirsson dans la fosse aux lépreux et fait capturer le détenteur du remède. À la maladie s'ajoute alors un adversaire de chair, dans un royaume que la contagion et la révolte minent en même temps.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Le Mal bleu : une course contre l'épidémie et contre un prince humilié

Vingt-cinquième album d'une série née en 1977 dans les pages du Journal de Tintin, Le Mal bleu paraît au Lombard en novembre 1999, à une époque où Jean Van Hamme privilégie les récits complets plutôt que les longs cycles. Le résultat compte parmi les Thorgal les plus resserrés et les plus âpres : une histoire d'épidémie et de compte à rebours, doublée d'une affaire d'orgueil princier qui fait basculer l'hospitalité en persécution. L'album s'ouvre sur la voix de Jolan, douze ans, qui annonce posément sa propre fin, manière de prévenir le lecteur que l'aventure sera ici plus sombre qu'à l'accoutumée.

La construction est d'une simplicité redoutable. Van Hamme installe la menace en quelques planches, la rend irréversible, puis laisse le temps travailler contre son personnage. Le navire à la dérive du début fonctionne comme un prologue de conte noir, avec son silence, son mort à la peau bleuie et sa vermine, avant que le récit ne se ferme sur un délai de cinq jours. Ce dispositif produit une tension continue, que l'album a l'habileté de doubler d'une seconde ligne de conflit : la maladie n'a ni intention ni orgueil, mais l'homme qui décide du sort de la famille en a. Le récit avance sur deux fronts, l'un que l'on ne peut que devancer, l'autre que l'on peut affronter.

Le prince Zarkaj, qui accueille d'abord les naufragés avec courtoisie dans le royaume de Zhar, est en effet un antagoniste de facture très classique, et c'est la vanité qui le fait basculer. Aaricia repousse ses avances, Thorgal le bat publiquement lors d'un concours de tir à l'arc, et l'hôte se change en bourreau : il jette la famille Aegirsson dans la fosse aux lépreux et fait capturer celui qui détient le remède. Le piège se referme deux fois, par le sang contaminé et par l'orgueil d'un puissant, tandis que le royaume se fissure jusqu'à la rébellion menée par Zajkar, le jumeau du prince. Thorgal, d'ordinaire maître de son destin par la lame ou par l'arc, se présente d'abord en demandeur, suspendu au bon vouloir d'un homme qui détient peut-être ce qu'il cherche, avant de tout perdre pour avoir été trop bon archer. Ce renversement de statut donne à l'album une amertume politique qui manque à bien des récits d'aventure de la même période.

Thématiquement, l'histoire prolonge l'obsession centrale de la série : la famille comme unique refuge et unique vulnérabilité. Le guerrier solitaire des premiers volumes est devenu un père, et l'héroïsme s'y déplace de l'exploit vers l'endurance, le marchandage et la révolte. Confier la parole à l'enfant malade ajoute une note inattendue, celle d'une conscience qui se sait condamnée et raconte quand même. S'y greffe un imaginaire de la peste, mise à l'écart des contagieux, rumeurs, boucs émissaires, que la fosse aux lépreux porte à son point extrême.

Graphiquement, Rosinski est au sommet de sa manière réaliste et charnelle. Son dessin, épaissi et assombri au fil des années 1990, excelle à rendre les corps fatigués, les visages creusés par l'angoisse et les ciels lourds, sans rien perdre en lisibilité. Les couleurs de Graza jouent d'une gamme où le bleu, inscrit dans le titre, cesse d'être décoratif pour devenir signe clinique : on finit par scruter les peaux comme le ferait un médecin, guettant la tache qui n'était pas là à la planche précédente. Rares sont les albums d'aventure où la couleur porte à ce point la dramaturgie.

Notre verdictLe Mal bleu est un Thorgal mineur par l'ambition et majeur par l'intensité. Van Hamme y délaisse la mythologie fondatrice pour une épure : cinq jours, une famille, une épidémie et un prince que l'orgueil blessé transforme en ennemi. Le procédé est classique, la mécanique parfois trop visible, mais l'exécution est d'une efficacité rare, et la chute des Aegirsson de la table du palais à la fosse aux lépreux compte parmi les séquences les plus rudes de la saga. Porté par un Rosinski en pleine possession de son trait et par une couleur qui pense le récit autant qu'elle l'habille, l'album offre une aventure sombre et tendue. Ce n'est sans doute pas le volume par lequel découvrir la série, mais c'est l'un de ceux qui rappellent pourquoi elle a duré : parce qu'elle a toujours su faire de son héros invincible un homme qui a peur pour les siens.

Points forts

  • Un moteur narratif implacableLes cinq jours accordés à Thorgal suffisent à tenir un album entier sans surenchère de bravoure. Chaque séquence rapproche l'échéance, et le compte à rebours nourrit les affrontements au lieu de s'y substituer. Tenir une tension aussi continue dans un format aussi court relève de l'équilibrisme, et Van Hamme le réussit sans temps mort.
  • Une double menace solidement nouéeLe mal bleu ne porterait pas seul un album entier. Van Hamme lui adjoint le prince Zarkaj, hôte courtois que l'orgueil blessé change en persécuteur, et fait coexister une force aveugle avec un adversaire que l'on peut regarder en face. Les deux dangers se renforcent, la fosse aux lépreux devenant le point où ils se rejoignent.
  • Le bleu promu au rang de symptômeLa couleur du titre n'est pas un ornement: elle devient signe clinique, compte à rebours visuel, marque d'exclusion. Associée au trait dense et réaliste de Rosinski, la palette de Graza transforme la lecture en surveillance inquiète des visages et des mains, et donne à l'album une identité graphique immédiatement mémorable.
  • La voix de l'enfant condamnéConfier l'ouverture à Jolan, douze ans, qui annonce sans emphase sa propre mort, installe en une réplique un climat que la suite ne trahit jamais. Le procédé déplace le point de vue vers celui qui subit et rappelle que l'enjeu n'est pas la gloire du père, mais la survie des siens.

Réserves

  • Une trame de quête baliséeLa structure du remède à trouver avant l'échéance est un canevas éprouvé, et le ressort de l'orgueil blessé qui fait basculer Zarkaj appartient lui aussi au répertoire le plus classique du genre. Van Hamme ne cherche pas à les déjouer: le lecteur familier de la série anticipera sans peine plusieurs étapes, et certains rebondissements arrivent avec la ponctualité d'un métronome.
  • Un royaume esquissé plus que construitZhar, sa cour, la rivalité des jumeaux et le soulèvement conduit par Zajkar auraient mérité davantage de place. Le format court oblige à traiter en quelques séquences un contexte qui appelait un cycle entier, si bien que le basculement du prince comme la rébellion qui lui répond vont plus vite que ne le voudrait leur portée.
  • Un éloignement de la matrice nordiqueLes lecteurs attachés au mélange de mythologie viking et de science-fiction voilée qui fonde l'identité de Thorgal trouveront ici une aventure plus terrestre, presque détachable de la saga, où le monde des dieux du Nord ne pèse guère. Le parti pris est défendable, mais il laissera une partie du public historique sur sa faim.
  • Une dureté qui appelle un accompagnementCorps marqués, mort découvert dès les premières pages, fosse aux lépreux et menace pesant sur des enfants: l'album est nettement plus sombre que la moyenne de la série. Le lectorat familial que Thorgal touche traditionnellement dès dix ou onze ans y trouvera des images et une angoisse qui méritent d'être discutées.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux lecteurs déjà installés dans la série, qui goûteront de voir la famille Aegirsson au complet exposée au même danger et Thorgal aux prises avec deux adversaires de nature opposée, une maladie qu'aucune lame n'atteint et un prince qui frappe par vanité. Il fonctionne néanmoins presque comme un récit autonome, ce qui le rend abordable pour un curieux, à condition d'entrer dans l'histoire sans connaître les liens noués depuis vingt-quatre volumes. Il conviendra aux amateurs d'aventure réaliste, à ceux que séduisent les récits de contagion et de quarantaine, et aux admirateurs du dessin de Rosinski. Compte tenu de sa noirceur, on le conseillera plutôt à partir de douze ou treize ans, tandis que les lecteurs venus chercher les dieux d'Asgard devront revoir leurs attentes.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.