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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Archers

Première publication
1985
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Neuvième album de la saga Thorgal, Les Archers ramène son héros à une contrariété d'une simplicité désarmante : privé de bateau et d'argent, il ne peut plus rentrer chez lui. Une tempête, puis un naufrage contre une falaise, ont eu raison de son embarcation en même temps que de celle de Tjall le Fougueux, un garçon aussi doué à l'arc qu'imprudent. Recueilli chez l'oncle de ce dernier, Pied d'Arbre, vieil artisan qui façonne arcs et flèches au creux de la roche, Thorgal voit bientôt arriver deux visiteurs peu rassurants : Sigwald le Brûlé et sa compagne, une très jeune femme dont l'adresse au tir n'a d'égale que l'ambition, Kriss de Valnor, qui fait ici son entrée dans la série. Un concours d'archers richement doté, de quoi racheter une barque, sert de point de convergence à ces trajectoires. Van Hamme resserre le récit sur un enjeu concret, presque domestique, pour mieux exposer ce que Thorgal fuit sans jamais y parvenir : la cupidité des hommes, leur violence, et les alliances que l'on ne choisit pas. Aventure autonome, l'album se lit sans connaître les précédents, tout en installant des figures qui pèseront longtemps sur la série.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Un tournoi d'archers, une rivale pour la vie

Il y a des albums qui font basculer une série sans en avoir l'air. Les Archers, neuvième Thorgal, paru au Lombard en septembre 1985, ressemble d'abord à un épisode de repli : pas de cité engloutie, pas de vaisseau venu des étoiles, un naufrage, l'atelier d'un vieil artisan, un concours de tir. C'est pourtant là que Van Hamme et Rosinski introduisent la figure qui travaillera la saga pendant des décennies, jusqu'à décrocher sa propre série dérivée : Kriss de Valnor. L'album compte depuis parmi les épisodes les plus appréciés des lecteurs de la série. Reste à comprendre pourquoi un récit aussi modeste dans ses moyens tient si bien.

La réussite de l'album tient d'abord à une décision d'échelle. Après des cycles où Thorgal affrontait tyrans, dieux et sa propre ascendance stellaire, Van Hamme réduit la focale : le héros veut rentrer chez lui, il lui faut un bateau, il lui faut donc de l'argent. Tout découle de cette nécessité triviale, et l'effet est paradoxal. Quand l'enjeu est une barque et non le destin du monde, chaque flèche compte, chaque comparse pèse, et la violence retrouve un coût. C'est la logique du western, que la série épouse ici franchement : un lieu isolé, des hors-la-loi de passage, un artisan, un étranger qui ne demandait rien et qui va devoir tirer.

La construction repose sur un principe de convergence. Van Hamme fait se croiser des trajectoires séparées, celle de Thorgal, celle de Tjall, celle de Kriss et de son compagnon, puis les noue autour d'un dispositif de compétition qui donne au récit sa colonne vertébrale. Le concours remplit trois fonctions à la fois : il fournit le suspense, il sert de portrait comparatif, puisque la manière de tirer dit ce que chacun est, et il offre un théâtre public aux rapports de force. Rompu au feuilleton, Van Hamme sait où couper une planche et quand relancer.

Kriss de Valnor est le vrai événement. Van Hamme ne se contente pas d'introduire une adversaire compétente : il crée une figure qui refuse la place que le récit d'aventure réservait alors aux femmes. Elle n'est ni la fiancée à sauver, ni la magicienne, ni la victime. Elle vise aussi bien que le héros, elle veut de l'or et du pouvoir, et elle ne se laissera jamais réduire au statut d'ennemie stable. Face à elle, Thorgal existe autrement : sa droiture, qui pouvait paraître un peu lisse, devient une position coûteuse plutôt qu'une évidence de caractère. Le couple antagoniste ainsi formé fournira à la série une bonne part de son énergie ultérieure.

Graphiquement, Rosinski, qui signe ici les couleurs autant que le dessin, atteint un point d'équilibre remarquable. Son trait réaliste, nourri d'un encrage dense et de hachures qui modèlent les visages autant que les fourrures, reste au service du récit sans jamais s'exhiber. Les décors nordiques, bois humides, ciels bas, roches creusées, installent une matière concrète alors rare dans la bande dessinée d'aventure. Rosinski ne cherche ni la netteté du contour ni l'aplat lisse : il veut la chair, la fatigue, le poids des corps, et il l'obtient. Les séquences de tir jouent du gros plan sur l'œil et la corde, du plan large sur la cible, et du temps suspendu entre les deux, tandis que des gammes terreuses accentuent la rudesse du monde.

Thématiquement, l'album prolonge l'obsession centrale de la série, un homme qui veut la paix et que le monde ramène sans cesse à la violence, et y ajoute une idée plus discrète : le talent comme servitude. Thorgal est un archer d'exception, et c'est précisément ce don qui le rend utile aux autres, donc captif. Kriss, elle, assume sans détour ce que Thorgal refuse, faire commerce de son adresse. Les deux personnages sont les deux réponses possibles à la même question, et la série passera des décennies à ne pas trancher.

Notre verdictLes Archers gagne à être pris pour ce qu'il est : une aventure ramassée, tenue, sans grandiloquence, où Van Hamme démontre qu'il n'a besoin ni de dieux ni de vaisseaux pour tendre un récit. Le pari du minuscule, un homme qui veut simplement rentrer chez lui, paie largement. Rosinski y livre l'une de ses prestations les plus solides, avec un sens du poids des corps et de la lumière nordique qui fixe durablement le monde de la série. Et puis il y a Kriss de Valnor, dont la seule irruption justifierait l'album : libre, dangereuse, moralement insaisissable, elle oblige la saga à se compliquer. Les réserves tiennent, charpente de tournoi prévisible et comparses un peu fonctionnels, mais elles pèsent peu. Souvent cité parmi les épisodes préférés des lecteurs, l'album mérite sa réputation et se lit encore d'une traite.

Points forts

  • La naissance d'une des grandes figures de la bande dessinée franco-belgeKriss de Valnor entre en scène avec une évidence rare. Van Hamme lui donne d'emblée tout ce qui fera sa longévité: une compétence à la hauteur de celle du héros, une morale entièrement négociable, une séduction qui est aussi une arme, et une part d'opacité que la saga ne dissipera jamais tout à fait. Elle n'est pas un obstacle, elle est une alternative. Peu d'albums de la série apportent autant en une seule apparition.
  • Un récit ramené à hauteur d'hommeEn troquant la mythologie stellaire contre un besoin concret, une embarcation à remplacer, les auteurs redonnent du poids à chaque péripétie. Le concours organise la tension de façon limpide, sans recours au surnaturel ni à la révélation généalogique. C'est l'un des Thorgal les plus accessibles à qui découvre la série, et l'un des mieux tenus de bout en bout.
  • Rosinski au sommet de sa période réalisteEncrage nerveux, hachures expressives, décors scandinaves d'une matérialité tangible: le dessin porte le récit sans esbroufe. Les scènes de tir, en particulier, sont découpées avec un sens du temps suspendu qui vaut leçon de mise en page. Les visages, souvent marqués, disent l'âge, la duplicité ou la peur avant que les dialogues ne s'en chargent.

Réserves

  • Une mécanique de compétition très baliséeLe tournoi, comme dispositif narratif, appartient à un répertoire ancien et l'album n'en bouscule pas les étapes attendues. Le lecteur familier du genre anticipera sans mal plusieurs enchaînements, et certaines épreuves relèvent du passage obligé plus que de la surprise. La force du récit vient de ses personnages, moins de sa charpente.
  • Des seconds rôles inégalement servisAutant Kriss et Thorgal bénéficient d'une écriture soignée, autant plusieurs comparses restent à l'état de fonction: le brigand brutal, l'artisan bienveillant, le maladroit sympathique. En quarante-six planches, la place manque, et l'album choisit clairement l'efficacité plutôt que le relief collectif.
  • Un album que sa postérité éclaireUne part de l'aura des Archers vient rétrospectivement de ce que Kriss deviendra. Lu isolément, l'épisode reste une excellente aventure, mais son statut de jalon s'apprécie surtout quand on connaît les dizaines d'albums qui suivent.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse aux amateurs d'aventure franco-belge classique, ceux que la formule tension morale plus décor historique plus haute maîtrise graphique continue de combler. Les lecteurs qui veulent découvrir Thorgal sans remonter au premier tome y trouveront une porte d'entrée idéale : l'intrigue est autonome, le contexte se comprend en quelques planches, et le héros y est immédiatement lisible. Les fidèles, eux, y reviendront pour assister à une naissance, celle de Kriss de Valnor. C'est aussi un bon titre pour un jeune lecteur à partir de onze ou douze ans, à condition d'accepter une violence sans complaisance mais bien réelle, et un monde où la trahison est monnaie courante. Les amateurs de science-fiction attirés par la dimension stellaire de la saga devront en revanche patienter : on est ici dans un nord très terrestre, où les flèches font tout le travail.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.