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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Bleus de la balle

Première publication
1988
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Vingt-huitième album des Tuniques Bleues, Les Bleus de la balle s'ouvre sur un camp nordiste où le moral a sombré. L'attente et l'ennui y font autant de dégâts que la mitraille: des soldats se mutilent volontairement, d'autres se donnent la mort pour en finir avec le front. De retour parmi ses hommes, le général Alexander décrète qu'il faut distraire la troupe, et le sergent Chesterfield et le caporal Blutch héritent de la corvée: dénicher des artistes et monter un spectacle capable de rendre le sourire à un régiment épuisé. Commence une tournée de recrutement où l'on croise Raphaël de Saint-Sulpice, comédien violoncelliste persuadé que Corneille peut sauver une armée, puis Zizi Asphodèle, danseur étoile de renom qui prend aussitôt le sergent en affection. Le titre joue sur l'expression « enfant de la balle »: il est ici question de planches et de coulisses, pas de sport. Reste que la guerre de Sécession se poursuit à quelques kilomètres, et qu'un camp qui rit demeure un camp exposé. Cauvin et Lambil signent une variation burlesque sur le divertissement aux armées, où la comédie sert de thermomètre à la détresse des hommes.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Quand la guerre de Sécession monte sur les planches

Il y a deux façons de raconter la guerre dans Les Tuniques Bleues: la charge frontale, avec ses champs de bataille noyés de fumée, et le détour par les coulisses, là où l'absurdité militaire se laisse plus facilement prendre en flagrant délit. Les Bleus de la balle relève franchement de la seconde. Raoul Cauvin y confie à Chesterfield et Blutch une mission dérisoire, monter un spectacle pour des hommes qui n'ont plus envie de rien, et fait de cette corvée un révélateur. On y mesure ce que vaut le moral d'une armée, et surtout ce qu'un état-major est capable d'imaginer pour le réparer.

La construction repose sur un contraste assumé. Les premières planches ne sont pas drôles: elles montrent des hommes que l'inaction a rendus dangereux pour eux-mêmes, mutilations volontaires comprises, réalité documentée des armées de 1861-1865. Cauvin pose ce constat sans l'arrondir avant de faire décoller la comédie. Les gags qui suivent en gardent un poids que n'ont pas toujours les albums purement récréatifs de la série.

Le récit prend ensuite la forme d'une quête picaresque. Il faut trouver des artistes, les convaincre, les acheminer, puis mesurer l'écart entre leur répertoire et le public réel. Les premières tentatives s'effondrent l'une après l'autre, des chœurs improvisés du régiment au Cid de Corneille servi à des soldats qui s'endorment sur place et à un général qui n'y entend rien. Le comique de contretemps reste la meilleure arme de Cauvin, qui multiplie les collisions entre grandiloquence théâtrale et trivialité de la troupe.

Le tandem central en sort renouvelé. Déplacés de leur terrain habituel, Chesterfield et Blutch cessent un moment d'être un sergent zélé et un caporal réfractaire pour devenir deux impresarios malgré eux. La débrouillardise de Blutch trouve enfin un emploi honorable, tandis que le sens du devoir de Chesterfield se heurte à un monde, celui du spectacle, où l'ordre ne se donne pas. Le sergent hérite surtout de partenaires encombrants: Raphaël de Saint-Sulpice, comédien violoncelliste convaincu de son génie, puis Zizi Asphodèle, danseur étoile qui entreprend ouvertement de le courtiser. Cauvin tire de cette cour un gag à répétition, mais il ne fait pas du danseur une cible: le personnage garde sa dignité, et Chesterfield finit par le compter parmi ses amis.

Le découpage porte les marques de la prépublication en feuilleton dans Spirou, des numéros 2600 à 2608: rythme de planche calibré, chute régulière en bas de page, séquences largement autonomes. C'est une force, le récit ne traîne jamais, et une limite, l'ensemble tenant davantage de la suite de numéros que de l'intrigue étroitement nouée.

Graphiquement, Willy Lambil, qui a repris la série en 1972 après la mort de Louis Salvérius, travaille dans la grande tradition de l'école de Marcinelle, celle du journal Spirou et des éditions Dupuis. À l'opposé de la rigueur géométrique de la ligne claire d'Hergé, son trait est souple, épais, mobile, il gonfle ou s'amincit selon l'énergie de la scène, et les visages caricaturaux cohabitent sans heurt avec une documentation sérieuse sur les uniformes, les tentes et l'armement. Il excelle dans les scènes de foule, où chaque soldat du second plan mène sa petite vie, et dans le rendu des chevaux, l'une des signatures de la série. La mise en couleurs de Vittorio Leonardo, qui accompagne la série depuis le début des années 1980, joue des bleus d'uniforme et des ocres de terre battue pour installer une ambiance de camp poussiéreux.

Sur le fond, l'album prolonge l'antimilitarisme discret mais constant de Cauvin. Le divertissement organisé y apparaît moins comme une générosité que comme un outil de gestion: on remonte le moral d'une troupe comme on entretient une machine, pour qu'elle reparte au feu. Le rire console et anesthésie à la fois, et Cauvin a l'intelligence de ne pas trancher.

Notre verdictLes Bleus de la balle n'est pas le sommet des Tuniques Bleues et ne prétend pas l'être. C'est une récréation, mais une récréation lucide, qui ouvre sur le désespoir ordinaire des camps avant de s'autoriser le burlesque, et qui laisse planer l'idée que le rire distribué aux soldats sert surtout à les renvoyer au feu. Cauvin y déroule sa mécanique comique avec le métier qu'on lui connaît, un peu à l'économie sur la construction d'ensemble, tandis que Lambil offre quelques-unes de ses meilleures scènes de foule et confirme la vitalité du trait de Marcinelle. On referme l'album avec le sourire et une légère amertume, ce qui, dans une série d'humour sur la guerre civile américaine, ressemble beaucoup à une réussite. Un bon album de milieu de série, à conseiller aux fidèles plus qu'aux nouveaux venus.

Points forts

  • Un prologue qui ne triche pas avec la guerreL'album commence par les blessures que des soldats s'infligent pour quitter le front, et refuse d'en faire un gag. Ce préambule grave fonde toute la comédie qui suit: on rit ensuite en sachant précisément pourquoi ces hommes avaient besoin de rire.
  • Le duo déporté hors du champ de batailleEn transformant Chesterfield et Blutch en recruteurs d'artistes, Cauvin déboîte le mécanisme habituel du tandem. Le sergent découvre un monde où l'autorité ne fonctionne pas, le caporal trouve enfin un usage honorable à son opportunisme, et le lecteur familier de la série retrouve ses personnages sous un jour inattendu.
  • Le trait de Lambil, pur produit de l'école de MarcinelleDessin rond et dynamique, expressivité poussée des visages, arrière-plans peuplés d'anecdotes visuelles, chevaux impeccables, matériel militaire sérieusement documenté: Lambil tient l'équilibre, rare, entre la caricature humoristique et la crédibilité historique, sans jamais figer son trait.
  • Un comique de contretemps solidement tenuLe meilleur ressort de l'album tient à l'écart entre ce que les artistes veulent offrir et ce que la troupe est capable de recevoir. La tirade cornélienne déclamée devant des soldats qui piquent du nez vaut à elle seule le détour.

Réserves

  • Une construction ouvertement épisodiqueDécoupé pour la parution en feuilleton, le récit avance par séquences juxtaposées plutôt que par une intrigue serrée. La partie centrale, consacrée au recrutement, laisse par moments une impression de remplissage, et l'ensemble n'atteint pas la tension continue des meilleurs albums de la série.
  • Un traitement du danseur marqué par son époqueL'attirance affichée de Zizi Asphodèle pour Chesterfield sert de gag à répétition, et le rire repose largement sur l'affolement du sergent. Cauvin évite la cruauté et accorde au personnage une vraie place, mais les codes comiques employés portent la marque de 1988 et se lisent aujourd'hui avec un temps de retard.
  • Un album qui ne vise pas le grand souffle historiqueLe lecteur qui découvre la série par ce tome y trouvera surtout de la comédie de camp. La dimension documentaire, très présente ailleurs dans Les Tuniques Bleues, reste ici en arrière-plan, au service du décor plutôt que du propos.

À qui s’adresse ce livre ?

Cet album s'adresse d'abord aux lecteurs déjà familiers de la série, qui apprécieront de voir le tandem exporté hors du champ de bataille. Les histoires des Tuniques Bleues étant indépendantes les unes des autres, aucune connaissance préalable n'est nécessaire, mais un néophyte gagnerait sans doute à commencer par un tome plus centré sur la guerre elle-même. La mécanique comique et la lisibilité du dessin le rendent accessible dès neuf ou dix ans, à condition qu'un adulte puisse remettre en contexte les premières planches, qui évoquent frontalement les blessures que des soldats s'infligent pour échapper au front, ainsi que le traitement daté du danseur. Il conviendra aussi aux amateurs de comédie franco-belge classique, aux curieux du quotidien des armées de la guerre de Sécession, et à tous ceux qui aiment voir un dessinateur de tradition Dupuis faire vivre un camp entier en trois cases.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.