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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Bleus de la marine

Première publication
1975
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Septième album des Tuniques Bleues, Les Bleus de la marine s'ouvre sur une disgrâce. Au sortir d'un engagement qui tourne mal pour les Nordistes, le sergent Cornélius Chesterfield est chassé de la cavalerie pour insubordination, et le caporal Blutch pour lâcheté. Commence une tournée forcée des autres armes de l'Union, infanterie, artillerie, brancardage, où les deux hommes réussissent surtout à exaspérer chaque officier croisé. Reste une dernière porte à pousser: celle de la marine. Cauvin et Lambil les projettent dans un décor inédit pour la série. Ponts encombrés, coursives étroites, mal de mer et discipline de bord: le duo découvre une arme en pleine mutation, au moment où le blindage rend dérisoires les coques de bois. Le récit conduit vers un épisode fameux de mars 1862, la bataille de Hampton Roads, où le cuirassé nordiste Monitor affronta son homologue confédéré, le Virginia. L'enjeu, lui, ne varie pas d'un album à l'autre. Chesterfield veut servir, obéir et se couvrir de gloire; Blutch veut sauver sa peau et rentrer entier. La mer ne règle rien à leur vieille querelle: elle se contente de la déplacer, et de la rendre plus inconfortable.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Les Tuniques Bleues prennent la mer: le dépaysement comme méthode

Publié chez Dupuis en 1975 après une prépublication dans le journal Spirou, Les Bleus de la marine occupe une place à part dans la série. C'est l'album où Raoul Cauvin retire à ses héros leur élément naturel. Blutch et Chesterfield sans chevaux, sans plaines poussiéreuses, sans charges suicidaires: la prise de risque est réelle pour une série encore jeune, que Willy Lambil ne dessine que depuis la disparition de Louis Salvérius, trois ans plus tôt. Le pari vaut d'être regardé de près, car il oblige les auteurs à renouveler leur mécanique comique sans rien abîmer de ce qui fait le sel du duo.

La construction se lit en deux temps très distincts. La première moitié fonctionne comme une revue des armes: chassés de la cavalerie, Chesterfield et Blutch passent d'un corps à l'autre, et chaque affectation fournit à Cauvin un bloc de gags autonome, réglé sur le même principe d'incompétence appliquée. Le procédé est efficace, presque picaresque, mais additif: on avance de saynète en saynète plutôt que par un fil narratif. La seconde moitié, une fois l'embarquement acquis, resserre nettement le propos. Le navire enferme les deux hommes dans un espace dont on ne déserte pas, ce qui donne enfin à leur antagonisme un cadre contraignant.

L'écriture de Cauvin est ici à son régime le plus reconnaissable: dialogues courts, chutes en bas de planche, comique de répétition fondé sur deux caractères irréconciliables. Chesterfield croit à l'armée, à la hiérarchie et au drapeau avec une sincérité désarmante; Blutch ne croit à rien sauf à la survie, et son bon sens de tire-au-flanc tient lieu de conscience lucide au récit. Le déplacement vers la marine relance cette mécanique en la privant de ses appuis habituels: plus de cheval pour fuir, plus d'horizon où se dissimuler, et un mal de mer qui égalise brutalement le brave et le poltron.

Le fond documentaire mérite d'être signalé, car il annonce ce que la série deviendra. Cauvin s'appuie sur un moment réel et considérable de l'histoire militaire, celui où le blindage périme en quelques heures des siècles de construction navale, avec en point de mire la bataille de Hampton Roads, entre le Monitor de l'Union et le Virginia confédéré. Un duel sans vainqueur, qui rendit pourtant obsolètes toutes les flottes de bois du monde. L'album transforme cette bascule technique en matière comique sans la trahir, et le lecteur en ressort instruit sans s'en être aperçu.

Graphiquement, Lambil relève le défi avec application. Son trait appartient pleinement à l'école de Marcinelle, ronde, souple, expressive, celle du journal Spirou: visages caricaturaux, corps élastiques, mise en scène lisible et rythmée, aux antipodes de la rigueur géométrique de la ligne claire. Mais il y greffe un goût du décor documenté qui distingue déjà la série des bandes purement humoristiques. Cordages, chaudières, tôles rivetées, tourelle et batteries sont rendus avec un sérieux qui contraste plaisamment avec la trogne des personnages. Ce frottement entre dessin d'humour et environnement crédible est l'une des signatures durables des Tuniques Bleues, et le décor naval lui offre un terrain de choix.

Reste la question du ton. En 1975, la série regarde encore surtout vers le rire: l'antimilitarisme s'y exprime par la moquerie de l'officier borné plutôt que par le tragique, et les albums de la maturité, où le gâchis humain passe au premier plan, sont encore devant. Le mécanisme est en place, mais la charge demeure amortie par le gag.

Notre verdictLes Bleus de la marine est un album de transition intelligent, où Cauvin et Lambil vérifient que leur duo tient debout hors de son décor d'origine. La première moitié, construite en chapelet de séquences, manque de colonne vertébrale, mais la seconde justifie amplement le voyage: le navire donne au récit son huis clos, à l'humour sa contrainte, et à Lambil une matière graphique qu'il traite avec un plaisir visible. La documentation sur le passage à la marine cuirassée ajoute une curiosité historique bienvenue sans alourdir le rythme. Ce n'est pas le sommet de la série: la charge antimilitariste y reste tenue en bride, et les auteurs cherchent encore leur équilibre entre le gag et le propos. Mais c'est un très bon Tuniques Bleues, généreux, drôle, solidement dessiné, et révélateur d'une série qui commence à mesurer l'ampleur de ce qu'elle peut raconter.

Points forts

  • Un dépaysement pleinement exploitéSortir un duo de cavaliers de sa selle pour l'enfermer sur un pont de navire était risqué: le décor aurait pu n'être qu'un prétexte. Cauvin en tire au contraire un ressort comique neuf, puisque le huis clos flottant supprime les échappatoires habituelles de Blutch et confronte Chesterfield à une hiérarchie qui n'est même plus la sienne. Le changement de milieu produit de vraies situations, pas seulement un nouveau papier peint.
  • La mécanique du duo intacteLe couple du sergent et du caporal reste le moteur absolu de l'album. L'enthousiasme obtus de Chesterfield et le fatalisme goguenard de Blutch continuent de s'alimenter mutuellement, et le passage à la marine les révèle plus qu'il ne les dilue. On retrouve intact ce qui fait la longévité de la série: deux hommes qui ne devraient pas se supporter et qui, dans les faits, ne se lâchent jamais.
  • Un décor naval sérieusement documentéCauvin et Lambil s'emparent d'un épisode réel et fascinant de la guerre de Sécession, celui du passage de la marine en bois à la marine cuirassée. Les bâtiments sont dessinés avec un soin manifeste, les manoeuvres et l'armement rendus lisibles, et l'on referme l'album avec une idée assez juste de ce que fut cette révolution technique. Vulgarisation par le rire, discrète et efficace.
  • Une satire du commandement toujours mordanteL'album continue de viser ce que la série vise depuis ses débuts: l'absurdité des ordres, la vanité des galons, la logique administrative qui broie l'homme de troupe. La tournée forcée des différentes armes fonctionne d'ailleurs comme un inventaire ironique des façons dont une institution sait gaspiller ses hommes.

Réserves

  • Une première partie en forme de catalogueLe passage successif du duo par l'infanterie, l'artillerie et le brancardage produit d'excellents gags mais un récit décousu. Chaque séquence pourrait presque être déplacée sans dommage, et l'on attend visiblement que l'album rejoigne le sujet annoncé par son titre. Le rythme ne trouve sa cohérence qu'une fois les deux hommes embarqués.
  • Une charge encore prudenteQui découvre la série par ses sommets ultérieurs, où la guerre apparaît dans sa saleté et son gâchis, trouvera ici un antimilitarisme aimable, davantage porté sur la caricature de l'officier stupide que sur le vertige des pertes. La férocité viendra plus tard: l'album de 1975 reste avant tout un divertissement.
  • La galerie habituelle laissée à quaiLe dépaysement a son prix. Une fois les deux héros expulsés du 22e de cavalerie, l'entourage récurrent de la série, capitaine Stark en tête, quitte largement le champ. Les amateurs de cette petite troupe de seconds rôles, dont le sel tient souvent aux frictions de caserne, devront se contenter ici de figures de passage.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord au lecteur familier des Tuniques Bleues, qui y verra une variation savoureuse sur une formule déjà installée et goûtera de voir le duo privé de ses repères. Il convient aussi au néophyte: le récit est autonome, et l'on comprend en trois planches qui sont Blutch et Chesterfield. Les amateurs d'histoire militaire, que passionnent la guerre de Sécession et la naissance des marines cuirassées, y trouveront le plaisir supplémentaire de reconnaître un épisode célèbre sous le vernis de la farce. C'est enfin une lecture idéale à partir de neuf ou dix ans, sans violence graphique appuyée et suffisamment maligne pour que les adultes y prennent leur part. Ceux qui cherchent un récit de guerre grave et réaliste regarderont ailleurs, ou attendront les albums de la maturité.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.