Les Bleus se mettent au vert
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 2014
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Cinquante-huitième aventure du sergent Chesterfield et du caporal Blutch, Les Bleus se mettent au vert s'ouvre non pas sur une bataille mais sur une infirmerie. Le scorbut gagne les rangs unionistes et la médecine militaire ne lui connaît qu'un remède: des fruits et des légumes frais. Problème, les voies ferrées sabotées pour gêner l'ennemi n'acheminent plus rien. Le médecin obtient donc du général Alexander que deux hommes partent en chercher, et la corvée échoit au tandem: rapporter des choux, des navets, tout ce qui pourra enrayer le mal. Le renversement fait le sel de l'album: pour une fois, c'est Blutch qui trouve la mission à son goût, trop heureux de s'éloigner du champ de bataille, tandis que le sergent, humilié de troquer le sabre contre le cageot, rumine. Sur les routes, la maraude tourne vite au parcours d'obstacles: il faut convaincre les fermiers l'un après l'autre, et les Confédérés rôdent, guettant les chariots. Un album qui prend la guerre de Sécession par le ventre et rappelle, sous le gag, que la faim et la maladie ont tué plus sûrement que les balles.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
La guerre par le ventre: Cauvin et Lambil mettent les Bleus au potager
On croit connaître par cœur la mécanique des Tuniques Bleues: un sergent obtus qui rêve de gloire, un caporal lucide qui rêve de rentrer chez lui, et entre eux la guerre de Sécession passée au tamis du gag. Ce cinquante-huitième album, paru chez Dupuis fin octobre 2014, déplace pourtant la focale d'un cran. Pas de charge héroïque, pas de fort à prendre: une carence en vitamine C, des rails inutilisables et deux cavaliers reconvertis en commis d'épicerie. Quarante-six ans après la naissance de la série, Raoul Cauvin va toujours chercher ses histoires dans les marges de l'histoire militaire, là où l'intendance et la maladie font plus de dégâts que la mitraille.
Le principe est éprouvé: sortir les héros du camp et les lancer sur les routes. Une fois posé le prologue médical, l'album prend le rythme d'une chevauchée à étapes, ferme après ferme, grange après grange, chaque halte rejouant la même situation avec une variation. C'est ce qui lui donne son allant et, du même mouvement, ce qui le limite: la quête du légume frais progresse par accumulation plutôt que par montée de tension, et l'on devine la forme d'une séquence avant qu'elle ne commence.
Le meilleur ressort est ailleurs, dans l'échange des rôles. D'ordinaire, Chesterfield fonce et Blutch se dérobe. Ici, le caporal flaire une mission loin des balles et s'y précipite avec un empressement suspect, pendant que le sergent, voyant sa carrière militaire réduite à un inventaire de navets, traîne les bottes. Cauvin ne retouche pas ses personnages, il les place simplement du mauvais côté de leurs habitudes, et le tandem grince alors autrement qu'à son ordinaire, performance appréciable au cinquante-huitième tome.
Le fond est plus sérieux que le titre ne le laisse croire. Le scorbut, les rails sabotés, les fermes qu'il faut convaincre une à une: l'album rappelle que la guerre de Sécession se joua aussi dans les convois et les basses-cours, et que les civils du Sud en payèrent le prix. Les fermiers croisés en chemin ne sont pas de simples faire-valoir comiques, ce sont des gens à qui l'on vient réclamer leurs vivres au nom d'une armée qui n'est pas la leur. Cauvin s'abstient de commenter, il laisse les situations travailler pour lui, et c'est là que la série vaut mieux que sa réputation de comique troupier. La réapparition de Cancrelat, vieille connaissance en uniforme gris, fournit aux fidèles leur ration de menace et rappelle que la mission, si potagère soit-elle, se déroule en terrain hostile.
Lambil, lui, reste fidèle à l'école de Marcinelle dont il est l'un des derniers praticiens en activité: trait rond et souple, silhouettes élastiques, sens du mouvement hérité du journal Spirou. Il excelle dans les visages, celui de Blutch surtout, dont la gamme d'expressions porte la moitié du comique. Chevaux, colonnes en marche, uniformes et fermes du Sud sont en revanche traités avec une exactitude presque documentaire, et ce grand écart entre décors sérieux et physionomies caricaturales demeure la signature de la série. Les couleurs de Vittorio Leonardo, coloriste attitré, se tiennent en aplats sobres qui laissent le trait respirer. Le découpage ne cherche aucun effet de manche: bandes régulières, cases lisibles, priorité à la clarté de lecture. Cette modestie de facture est une compétence et non une paresse, elle se lit aussi bien à neuf ans qu'à soixante.
Notre verdictUn album de milieu de tableau, honnête et sans grande surprise. Cauvin y fait ce qu'il réussit depuis quarante ans: tirer d'un détail d'intendance, ici une épidémie de scorbut, toute une aventure comique, et rappeler au passage que les guerres se gagnent aussi dans les convois et les potagers. L'échange des rôles entre le sergent et le caporal fournit la meilleure idée du livre, le dessin de Lambil sa tenue impeccable. Restent un scénario qui progresse par juxtaposition et quelques gags qui tournent à vide. Les fidèles seront servis, les curieux passeront un bon moment, les exigeants resteront sur leur faim, ce qui, pour une histoire de ravitaillement, ne manque pas d'ironie.
Points forts
- Un échange des rôles qui réveille un duo cinquantenaireVoir Blutch se réjouir d'une corvée et Chesterfield tirer la tête suffit à rendre neuf un tandem qui date de 1968. Cauvin ne modifie rien à ses personnages, il les met du mauvais côté de leurs propres réflexes, et tout le comique de l'album découle de ce décalage minuscule.
- Un sujet historique inattendu, traité sans pesanteurBâtir un album entier sur le scorbut, les voies ferrées sabotées et la pénurie de légumes frais, c'est raconter la guerre par sa logistique plutôt que par ses batailles. La documentation affleure sans jamais bloquer le récit, et l'on apprend quelque chose sans qu'une seule case s'arrête pour l'expliquer.
- La lisibilité souveraine du dessin de LambilTrait rond, gestuelle très lisible, découpage sans coquetterie: le dessinateur applique les principes de l'école de Marcinelle avec une régularité de métronome. Les visages portent le gag, les arrière-plans portent l'époque, et les aplats de Vittorio Leonardo unifient l'ensemble sans jamais tirer la couverture à eux.
Réserves
- Une intrigue qui avance par juxtapositionLe scénario enchaîne les étapes plus qu'il ne bâtit une tension. La mécanique une fois comprise, chercher des vivres, buter sur un obstacle, recommencer, le lecteur anticipe la séquence suivante et traverse l'album sans jamais s'inquiéter pour ses héros.
- Des gags que cinquante-sept albums ont déjà servisCertaines disputes entre le sergent et le caporal fonctionnent au réflexe plutôt qu'à la surprise, et quelques chutes s'entendent venir de deux cases. Les fidèles y verront un confort, les autres une routine: ce tome n'est ni le plus mordant ni le plus inventif de la série.
À qui s’adresse ce livre ?
Lecture familiale idéale à partir de neuf ou dix ans: humour immédiat, violence systématiquement désamorcée, vocabulaire simple. Les Tuniques Bleues fonctionnant par épisodes autonomes, on peut entrer dans la série par ce tome sans rien connaître des précédents, même si les albums des années 1980 restent de meilleures portes d'entrée. Les adultes fidèles depuis l'enfance y retrouveront leurs repères et goûteront l'angle logistique, rarement exploré en bande dessinée. Enseignants et documentalistes tiennent là un support commode pour aborder la guerre de Sécession autrement que par les batailles: ravitaillement, réquisitions, maladies de campagne. Les amateurs de récit de guerre exigeant ou de bande dessinée d'auteur, en revanche, trouveront la matière bien légère: on est ici dans le divertissement populaire assumé, celui du journal Spirou.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.