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Couverture de Les chemins de Malefosse

Bande dessinée

Les chemins de Malefosse

Première publication
1983
Éditions référencées
4

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Les chemins de Malefosse: la boue et la foi, roman noir des guerres de religion

Les indications de catalogue disent vrai, pour une fois: Les chemins de Malefosse est bel et bien une bande dessinée, et 1983 marque la parution du premier album, Le diable noir, chez Glénat, après une prépublication amorcée fin 1982 dans le mensuel Circus. La série migrera ensuite vers Vécu, la revue de bande dessinée historique de l'éditeur. Signée au scénario par Daniel Bardet et dessinée par François Dermaut, elle s'impose vite comme l'un des sommets de la bande dessinée historique adulte à la française. L'angle qui mérite l'analyse tient à un paradoxe: sous les habits du récit d'aventures se cache un véritable roman noir, une plongée dans la France des guerres de religion où la foi sert surtout de prétexte à la boue, au sang et à la survie. Deux reîtres allemands, le colosse Gunther et le retors maître Pritz, dont la série raconte d'abord la rencontre, servent de fil conducteur à une fresque picaresque et cruelle, traversée par les grandes figures de la fin du XVIe siècle.

La construction épouse une logique de cycles: chaque diptyque ou triptyque forme une intrigue autonome, mais l'ensemble dessine une chronique continue de la fin du XVIe siècle, du règne finissant d'Henri III à l'avènement d'Henri de Navarre. Bardet ne raconte pas la grande Histoire par ses rois: il la fait vivre par en bas, à hauteur de mercenaires, de paysans, de brigands et de dames prises dans la tourmente. Cette structure picaresque, qui multiplie rencontres, traquenards et retournements de fortune, donne son rythme au récit autant qu'elle en trace la limite: d'un cycle à l'autre, certaines péripéties finissent par se ressembler.

Le style est la vraie signature de l'œuvre. Bardet écrit dans une langue archaïsante, savoureuse, nourrie de tournures anciennes et d'un vocabulaire d'époque qui restitue la rugosité du temps sans jamais verser dans le pastiche scolaire. Le dessin de François Dermaut, naturaliste et minutieux, fait sentir la matière: la fange des chemins, le grain des visages burinés, le poids des armures, la lumière grise d'une campagne en guerre. Le passage de relais graphique, après le douzième album, vers Brice Goepfert, marque d'ailleurs une rupture sensible: le trait change de main, et avec lui une part de la texture qui faisait le prix des premiers cycles.

Les thèmes, eux, sont d'une noirceur assumée. Le fanatisme religieux n'est souvent qu'un masque commode pour la cupidité et la cruauté ordinaire: dans Malefosse, la foi tue plus qu'elle ne sauve, et les bûchers comme les massacres relèvent moins de la théologie que de l'intérêt et de la peur. Face à ce chaos, le duo de reîtres incarne une morale de survie, ni tout à fait cynique ni jamais innocente, qui fait tout le sel des personnages. Gunther et Pritz ne sont pas des héros: ce sont des hommes qui traversent l'horreur en tâchant d'y préserver une part d'humanité, et c'est cette ambiguïté qui hisse la série au-dessus du simple récit de cape et d'épée.

Notre verdictClassique discret mais solide de la bande dessinée historique française, Les chemins de Malefosse tient son rang. Le duo Bardet-Dermaut y a inventé un ton: celui d'une chronique noire, documentée et charnelle, où la grande Histoire se lit dans la boue des chemins et sur les visages des sans-grade. La série n'est pas exempte de reproches (une exigence qui tient à distance, une noirceur constante, une longueur qui la rend inégale), mais ses réussites l'emportent nettement: force du décor, vérité des personnages, beauté rugueuse du dessin, plaisir d'une langue rare. C'est une œuvre qui se mérite et récompense l'effort. Pour qui aime que la bande dessinée ait le poids d'un roman, Le diable noir reste une porte d'entrée recommandable dans les guerres de religion.

Points forts

  • Une reconstitution historique denseBardet et Dermaut ne se contentent pas d'un décor: ils reconstituent une époque, ses métiers, ses armes, ses croyances et ses violences. La documentation nourrit chaque planche sans jamais alourdir le récit, ce qui donne à la fin du XVIe siècle une présence charnelle rare dans la bande dessinée.
  • Un duo d'anti-héros mémorableLe colosse Gunther et le rusé maître Pritz forment un tandem d'une belle ambiguïté morale. Ni bons ni franchement mauvais, mercenaires que la guerre a endurcis, ils offrent un regard d'en bas, cynique et pourtant capable d'élans d'humanité, qui évite tout manichéisme.
  • Le trait de DermautLe dessin naturaliste de François Dermaut est l'un des grands atouts des premiers cycles: sens de la matière, physionomies expressives, mise en scène qui fait sentir la boue, le froid et la peur. La mise en couleurs, sourde et terreuse, renforce l'atmosphère de chronique noire.
  • Une langue d'époque savoureuseLe texte de Bardet ose une langue archaïsante, riche en tournures anciennes, qui donne au récit son épaisseur et son parfum de vérité. C'est un plaisir de lecture pour qui goûte le verbe, et une signature qui distingue nettement la série de ses concurrentes plus lisses.

Réserves

  • Une exigence qui filtre le lecteurLa richesse même de l'œuvre, sa langue ancienne et sa densité de références historiques, en font une lecture exigeante. Un public pressé, ou peu familier des guerres de religion, peut se sentir tenu à distance et devra accepter un rythme d'immersion plutôt que de pur divertissement.
  • Une noirceur sans répitLa tonalité est uniformément sombre: trahisons, tortures, massacres et cynisme s'enchaînent avec peu de respirations lumineuses. Cette cohérence fait la force du propos, mais l'atmosphère peut finir par peser sur les lecteurs qui cherchent un contrepoint d'espoir ou de légèreté.
  • Une série longue et inégaleÉtalée sur vingt-quatre albums et deux équipes graphiques successives (François Dermaut sur les douze premiers, Brice Goepfert sur les suivants, de 2005 à 2016), la série n'échappe pas à une certaine inégalité: le souffle initial se dilue par endroits, le changement de dessinateur modifie sa saveur, et quelques cycles tournent à la variation sur des situations déjà vues.

À qui s’adresse ce livre ?

Les chemins de Malefosse s'adresse d'abord à un lectorat adulte, amateur de bande dessinée historique et de récits ancrés dans une époque précise. Les lecteurs de romans historiques (ceux qui aiment les fresques de guerres de religion, à la manière d'un Robert Merle transposé en images) y trouveront une matière à leur mesure. C'est aussi une série pour les amateurs de dessin réaliste et de reconstitution soignée. Ceux qui goûtent les anti-héros ambigus et les récits sans complaisance, teintés de noirceur et d'ironie, seront comblés. En revanche, on la déconseillera au jeune public (violence, cruauté, contexte adulte) comme aux lecteurs en quête de divertissement léger, de héros lumineux ou de lecture rapide: l'œuvre demande de l'attention et un certain goût pour l'âpreté.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
Les chemins de MalefosseGlénatn.c.Autre · Français978-2-7234-0788-5Non renseigné
Les chemins de MalefosseGlénatn.c.Autre · Français978-2-7234-0673-4Non renseigné
Les chemins de MalefosseGlénatn.c.Autre · Français978-2-7234-0962-9Non renseigné
Les chemins de MalefosseGlénatn.c.Autre · 54 p. · Français978-2-7234-0671-0Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.