
Que vaut ce livre ?
Les Cigares du pharaon : Hergé invente le mystère à suivre
Quatrième aventure de Tintin, «Les Cigares du pharaon» occupe une place charnière dans l'oeuvre d'Hergé. Après les carnets de voyage à peine déguisés que sont «Tintin au pays des Soviets», «Tintin au Congo» et «Tintin en Amérique», l'auteur délaisse le reportage picaresque pour tenter, pour la première fois, une véritable intrigue à énigme. Un symbole récurrent, une organisation clandestine de trafiquants, une filature qui traverse l'Égypte, l'Arabie et l'Inde : le récit se dote enfin d'une colonne vertébrale, et même d'une suite, puisqu'il ouvre le diptyque que refermera «Le Lotus bleu». C'est aussi l'album de premières apparitions marquantes : les Dupondt, Rastapopoulos, l'onctueux marchand Oliveira da Figueira. Reste à savoir si l'ambition narrative tient la distance, ou si elle trahit encore ses origines de feuilleton.
Conçu en feuilleton pour «Le Petit Vingtième» entre 1932 et 1934, puis entièrement redessiné en couleurs en 1955, l'album porte la marque de ses origines. La construction avance par saccades, chaque planche s'achevant sur un rebondissement destiné à relancer le lecteur d'une semaine sur l'autre. Il en résulte un rythme haletant mais une logique souvent lâche : Tintin passe d'un péril à l'autre au gré de coïncidences heureuses, capturé puis libéré, drogué puis sauvé, sans que l'enchaînement obéisse toujours à une nécessité. Hergé compense cette fragilité par une trouvaille décisive, le signe de Kih-Oskh, ce cercle barré d'un trait sinueux qui revient de séquence en séquence comme un fil rouge et donne au chaos une unité symbolique. Le procédé, encore rudimentaire, deviendra la matrice de ses grands albums : un indice obsédant qui aimante l'enquête et change une addition d'épisodes en véritable chasse.
Le vrai saut se situe dans l'atmosphère. La séquence du tombeau, où Tintin découvre des sarcophages numérotés destinés à l'engloutir avec le professeur Siclone, puis sombre dans une hallucination peuplée de pharaons et de cigares géants, atteint une étrangeté quasi onirique que les albums précédents ignoraient. Le motif de la folie, incarné par le poison Rajaijah que manie le fakir et qui plonge Siclone dans la démence, installe une inquiétude durable sous le vernis comique : l'idée d'une arme qui n'ôte pas la vie mais la raison reste, aujourd'hui encore, singulièrement dérangeante. Cette veine sombre coexiste avec un comique franc, celui de Milou, des maladresses des Dupondt et des déguisements à répétition, si bien que l'album ne cesse d'osciller entre la farce et le cauchemar.
Graphiquement, la version de 1955 lisse tout dans une ligne claire assurée : décors orientaux soignés, aplats de couleurs franches, découpage limpide, au prix parfois de la rugosité expressive du noir et blanc d'origine. Ce nettoyage stabilise la lisibilité mais atténue la brutalité un peu bricolée du feuilleton initial. L'exotisme, lui, reste tributaire de son époque : l'Orient d'Hergé est un décor de carte postale, peuplé de cheikhs, de fakirs et de maharadjas plus emblématiques que réels, où affleure le regard colonial de l'entre-deux-guerres. Un clin d'oeil sauve toutefois ce décor de convention : le cheikh Patrash Pacha, fervent admirateur de Tintin, brandit fièrement l'un des propres albums du héros, coquetterie autoréférentielle par laquelle Hergé s'amuse de sa créature.
Reste le sentiment, très net, d'un laboratoire. Hergé y essaie la mécanique du complot international, le thème du trafic (l'opium dissimulé dans les cigares, sens que le titre ne dévoile que tardivement) et le jeu des identités masquées : le richissime Rastapopoulos y apparaît sous un jour affable, presque secourable, avant que la suite ne le démasque. On sent un auteur qui cherche encore sa formule mais qui vient d'en poser la première pierre, et qui laisse volontairement son énigme en suspens pour la prolonger dans «Le Lotus bleu».
Notre verdict«Les Cigares du pharaon» n'est pas le meilleur Tintin, mais c'est l'un des plus intéressants à examiner. On y saisit le moment où Hergé cesse de promener son reporter pour lui inventer une vraie énigme, avec son symbole obsédant, ses fausses pistes et ses personnages appelés à revenir. L'album souffre encore de sa naissance en feuilleton (intrigue décousue, exotisme convenu, héros transparent), mais il compense par une énergie constante et par des fulgurances d'étrangeté qui annoncent les chefs-d'oeuvre. Un maillon de transition, indispensable à qui veut comprendre la série, plaisant à qui aime l'aventure à l'ancienne, et d'un cran en dessous de la maîtrise toute proche du «Lotus bleu», qu'il appelle directement.
Points forts
- La naissance du fil rougePour la première fois, Hergé ne se contente pas d'aligner des gags de voyage: il construit une énigme. Le symbole de Kih-Oskh, disséminé du paquebot au tombeau puis jusqu'en Inde, transforme une succession d'épisodes en une chasse cohérente et préfigure la mécanique des grands albums à venir.
- Un panthéon qui se met en placeL'album voit surgir les Dupondt, tandem de policiers sosies dont les bourdes deviendront un ressort comique permanent, ainsi que Rastapopoulos, d'abord présenté sous des dehors affables, et le truculent Oliveira da Figueira. Hergé pose ici plusieurs pièces maîtresses de son univers durable.
- Le basculement dans l'étrangeLa descente dans le tombeau, l'hallucination aux sarcophages, le poison qui rend fou: l'album ose une inquiétude onirique et un vertige que le simple récit d'aventure n'exigeait pas, et qui lui donnent une saveur singulière, presque fiévreuse.
Réserves
- Le hasard comme moteurHérité du feuilleton, le scénario progresse par coïncidences et sauvetages providentiels. Tintin est captif puis libre, condamné puis rescapé, au fil d'enchaînements qui doivent plus à la relance hebdomadaire qu'à une logique d'ensemble réellement tenue.
- Un Orient de conventionL'Égypte, l'Arabie et l'Inde de l'album restent des décors pittoresques peuplés de figures attendues (cheikh admirateur, fakir, maharadja). Cet exotisme de carte postale, marqué par le regard colonial de son temps, a nettement vieilli.
- Un héros encore lisseTintin demeure une silhouette fonctionnelle, courageuse et droite mais sans épaisseur intérieure. Il faudra attendre les albums suivants, et notamment la rencontre avec Tchang dans «Le Lotus bleu», pour que l'univers gagne en profondeur humaine.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux amateurs de Tintin curieux de comprendre comment la série a trouvé sa formule : on y observe, presque en direct, le passage du reportage à l'aventure à énigme. Il conviendra aux lecteurs, jeunes et adultes, qui aiment les récits d'aventures exotiques à l'ancienne, les filatures, les sociétés secrètes et les rebondissements en cascade. Les complétistes et les curieux d'histoire de la bande dessinée y trouveront un jalon essentiel, à lire idéalement juste avant «Le Lotus bleu», dont il forme le premier volet. En revanche, le lecteur qui découvre Hergé aurait intérêt à commencer par les sommets de la maturité («Le Lotus bleu», «Le Sceptre d'Ottokar», «Le Secret de la Licorne») avant de revenir à ce galop d'essai plus inégal.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Cigares du PharaohLes aventures de Tintin | Farshore | n.c. | Autre · Français | 978-0-416-62180-8 | Non renseigné |
| Tintinalbum poster | CASTERMAN | n.c. | Autre · 24 p. · Français | 978-2-203-35001-4 | Non renseigné |
| Les Cigares du PharaonLes aventures de Tintin | CASTERMAN | Relié · 120 p. · Français | 978-2-203-23778-0 | Non renseigné | |
| Les Cigares du Pharaon (Fac-similé 1934)Les aventures de Tintin | CASTERMAN | Autre · Français | 978-2-203-01604-0 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.