Les Cinq Salopards
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 1984
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Guerre de Sécession, côté nordiste. Le 22e régiment de cavalerie sort une fois de plus laminé de ses engagements, et sa réputation le précède: plus personne ne veut s'y enrôler. Excédé par des pertes qu'il ne parvient plus à combler, le général Alexander charge le sergent Cornelius Chesterfield et le caporal Blutch de trouver eux-mêmes leurs remplaçants. L'un est militaire jusqu'à l'aveuglement, l'autre ne rêve que de quitter l'uniforme et répugne à envoyer des garçons au massacre: les voilà chargés de vendre un régiment invendable. Affiches, promesses et beaux discours n'y suffisent pas, d'autant que la mauvaise volonté du second se charge de faire échouer ce que le premier entreprend. À bout d'arguments, Chesterfield finit par pousser la porte d'un pénitencier et propose un marché aux condamnés à mort: la grâce contre la tunique bleue. Cinq acceptent, tous plus inquiétants les uns que les autres. Restera à en faire des soldats, puis à leur confier une besogne dont aucun homme ordinaire ne voudrait. Cauvin emprunte son titre et son dispositif aux Douze Salopards de Robert Aldrich pour les faire basculer du côté de la farce antimilitariste.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Cinq condamnés pour un régiment que personne ne veut
Vingt et unième album des Tuniques Bleues, prépublié dans le journal Spirou en 1983 et paru chez Dupuis à l'été 1984, Les Cinq Salopards annonce sa filiation dès son titre. Cauvin s'y livre à un exercice qu'il affectionne: prendre une matrice de cinéma de guerre, ici le commando de réprouvés envoyé au casse-pipe, et la faire passer par le filtre de sa cavalerie de bras cassés. Le résultat vaut moins par son intrigue, franchement linéaire, que par ce qu'il laisse voir du 22e de cavalerie et de l'institution qui l'entretient: une armée si peu recommandable qu'elle doit aller chercher ses hommes au pied de la potence.
La construction tient en deux mouvements nettement séparés. Le premier est un récit de démarchage, presque une revue de sketches: Chesterfield croit à l'armée, Blutch n'y croit plus, et les voilà chargés de vanter les mérites d'une unité dont le taux de pertes est de notoriété publique. Chaque tentative échoue un peu plus vite que la précédente, selon un principe d'accélération que Cauvin manie avec une sûreté d'horloger, jusqu'à ce que le pénitencier apparaisse comme l'ultime gisement de volontaires. Le second mouvement est celui de la troupe: un révérend fanatique, un casseur de pierres chinois, deux frères déments et un dernier larron du même acabit, cinq figures écrites comme des types plutôt que comme des individus, qu'il faut d'abord discipliner, puis employer. C'est là que l'album trouve son fond satirique. L'armée n'a pas besoin de bons soldats, elle a besoin de corps disponibles, et le couloir de la mort lui en fournit d'aussi valables que le bureau de recrutement.
Le scénario reste fidèle au moteur de la série, ce duo d'antagonistes soudés par la circonstance, mais il en tire ici un profit inhabituel: pour une fois, les deux hommes ne subissent pas la même mission, ils la mènent l'un contre l'autre. Chesterfield fournit l'énergie et l'aveuglement, Blutch la lucidité et une mauvaise volonté qui a ses raisons, puisqu'il rechigne à expédier des gamins là d'où il revient. Les cinq recrues fonctionnent alors comme des miroirs déformants: elles poussent à l'absurde l'idée qu'un homme se résume à sa capacité de tenir un fusil.
Côté dessin, Lambil, qui a repris la série après la mort de Louis Salvérius et l'a portée un demi-siècle durant, est un pur produit de l'école de Marcinelle, celle qui s'est formée autour du journal Spirou et des éditions Dupuis: trait rond, souple, silhouettes élastiques, gestuelle appuyée, à l'exact opposé de la ligne claire hergéenne et de ses contours impassibles. Cette rondeur n'exclut pas le sérieux documentaire. Uniformes, harnachements, armes, intérieurs de caserne et de prison sont observés de près, et les scènes de cavalerie gardent leur lisibilité malgré la densité des cases. Les couleurs de Vittorio Leonardo, dominées par les bleus poussiéreux et les ocres, installent une chaleur de terrain qui contredit doucement le comique des visages.
Thématiquement, on retrouve l'antimilitarisme de Cauvin, moins militant que désabusé. La guerre y est une machine à consommer des hommes, la hiérarchie une suite d'ordres absurdes rendus acceptables par l'uniforme, le courage une affaire de circonstances plutôt que de vertu. L'album y ajoute une question plus rugueuse pour une série de journal destinée à la jeunesse: que vaut une vie humaine quand l'institution peut, au choix, la pendre ou l'envoyer au feu? Cauvin ne l'aborde jamais de front, il la laisse affleurer sous le gag, et c'est sans doute ce qui lui permet de la poser.
Notre verdictLes Cinq Salopards n'est pas le sommet des Tuniques Bleues et ne cherche pas à l'être. C'est un album de milieu de série, malin, rapide, remarquablement mené dans sa première moitié, qui se sert d'une référence cinématographique célèbre pour dire quelque chose de simple et de dur sur l'armée: elle prend ce qu'elle trouve, et ce qu'elle trouve importe moins que le nombre. Le dessin de Lambil, chaleureux et précis, fait le reste. On regrettera que les cinq condamnés soient si vite réduits à leurs tics, et quelques ressorts comiques que quarante ans ont mal traités. Il reste une lecture plaisante, représentative de ce que Cauvin savait faire de mieux au début des années quatre-vingt: glisser une critique franche de l'institution sous un divertissement familial impeccablement huilé.
Points forts
- Une mécanique comique parfaitement régléeLa première partie enchaîne des tentatives de recrutement de plus en plus désespérées, sur un rythme qui s'accélère de séquence en séquence. Cauvin y montre son métier de gagman: chaque échec appelle le suivant, et l'idée du pénitencier arrive au moment exact où le lecteur ne voit plus d'issue.
- Chesterfield et Blutch à l'endroit précis où ils sont drôlesLe sujet place les deux personnages dans leur meilleure configuration: l'un doit vendre une armée à laquelle il croit, l'autre assiste au spectacle en sachant ce que vaut la marchandise, et s'arrange pour que la vente échoue. Leur friction porte l'album de bout en bout.
- Un dessin généreux et documentéLambil marie la rondeur expressive de l'école de Marcinelle à un vrai souci de justesse historique dans les uniformes, les armes et les décors. Les scènes de groupe restent claires, et la couleur de Vittorio Leonardo donne au récit une chaleur de terrain qui tempère la caricature des visages.
- Une satire qui affleure sans peserSous la farce, l'album pose une question sérieuse sur la valeur que l'institution accorde à la vie de ses hommes, condamnés compris. Cauvin la laisse dans l'ombre du gag plutôt que de la souligner, et le propos y gagne en tranchant.
Réserves
- Des recrues qui restent des silhouettesLes cinq condamnés sont construits comme des types comiques, chacun réduit à une manie unique. Le procédé fait mouche à court terme, mais aucune de ces figures n'atteint l'épaisseur que le postulat autorisait, et la seconde moitié de l'album les traite au pas de charge.
- Un comique de caricature que le temps a mal traitéUne part des effets repose sur la folie et l'étrangeté transformées en simples ressorts de gag, et l'une des recrues, réduite à sa condition de Chinois casseur de pierres, relève d'un exotisme comique très daté. La pratique était courante dans la bande dessinée franco-belge du début des années quatre-vingt; la lecture d'aujourd'hui y trouvera des raccourcis gênants, qu'il vaut mieux replacer dans leur contexte de parution.
- Une intrigue minceLe scénario tient dans une phrase, et la partie proprement militaire arrive tard. Les amateurs des albums les plus charpentés de la série, ceux qui mêlent enquête et fresque historique, trouveront ici un exercice plus modeste, davantage porté par ses gags que par sa trame.
À qui s’adresse ce livre ?
Album commode pour découvrir la série à partir de dix ans, puisque son postulat se comprend sans rien connaître des tomes précédents: deux militaires que tout oppose doivent recruter des soldats pour un régiment que personne ne veut rejoindre. Les lecteurs de longue date y retrouveront un Cauvin en pleine possession de ses moyens comiques et un Lambil très à son aise dans les scènes de foule. Les cinéphiles s'amuseront du détournement des Douze Salopards, dont le film d'Aldrich datait alors de moins de vingt ans. En revanche, qui cherche la veine grave et documentaire des Tuniques Bleues, celle des albums consacrés aux grandes batailles ou à la condition des soldats noirs, fera mieux de commencer ailleurs. Les enseignants y trouveront un support pour aborder l'enrôlement et l'obéissance, à condition d'accompagner les caricatures les plus datées.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
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Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.