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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Cousins d'en face

Première publication
1985
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Vingt-troisième album des Tuniques Bleues et trente-sixième récit de la série, Les Cousins d'en face paraît chez Dupuis en 1985, après une prépublication dans le journal Spirou. Raoul Cauvin y renvoie le sergent Cornélius Chesterfield et le caporal Blutch au cœur de la guerre de Sécession, mais sur un chantier plutôt que sur un champ de bataille. Une voie ferrée stratégique ayant été détruite sur une centaine de mètres, le 22e de cavalerie est détaché pour la remettre en état, avec le renfort d'ouvriers chinois et sous la houlette d'un ingénieur écossais en kilt, cornemuse comprise. Aux commandes, le major Ransack, officier peu scrupuleux dont la réputation précède l'entrée en scène; au-dessus de tout le monde, un hiver qui recouvre le chantier de neige. S'y ajoute une donnée intime: Chesterfield apprend que ses cousins, Elmer et Fred, ont endossé l'uniforme gris et servent désormais de l'autre côté des lignes. Entre la discipline, l'ironie de Blutch et ce voisinage impossible, l'album travaille la question que la série n'a jamais lâchée: que reste-t-il de la parenté quand le front passe au milieu d'une famille?

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Quand l'ennemi porte votre nom

En 1985, la série compte vingt-deux albums derrière elle et un mécanisme parfaitement rodé: un sergent qui croit à la guerre, un caporal qui n'y croit plus, et une armée de l'Union assez absurde pour leur donner tort à tous les deux. Les Cousins d'en face ne bouscule pas cette mécanique, il s'en sert pour appuyer là où la guerre de Sécession fait mal. En déplaçant la ligne de front à l'intérieur d'une même famille, Cauvin rappelle sans le moindre discours ce que ce conflit a de particulier: on y tire sur des gens qui parlent la même langue et portent parfois le même nom.

La construction obéit à un schéma que Cauvin a porté à un rare degré d'efficacité: confier au duo une tâche ingrate, y ajouter un supérieur tyrannique, un environnement hostile et une galerie de comparses, puis laisser la mécanique produire ses étincelles. Ici, la tâche est la réfection d'une voie ferrée, le supérieur un major peu scrupuleux, l'environnement la neige, les comparses des ouvriers chinois et un ingénieur écossais en kilt qui souffle dans sa cornemuse. Ce cadre de chantier vaut mieux qu'un prétexte: il ralentit l'action, force les personnages à cohabiter et transforme le récit en huis clos à ciel ouvert où la parole devient l'arme principale. De fait, le plaisir de lecture tient d'abord aux dialogues, aux répliques de biais de Blutch et aux malentendus hiérarchiques, davantage qu'aux péripéties militaires.

Le titre annonce l'autre versant du livre. En apprenant que deux des siens, Elmer et Fred, servent désormais sous l'uniforme gris, Chesterfield voit son patriotisme de bonne foi buter sur quelque chose qu'il ne sait pas traiter. Cauvin ne surligne rien: la donnée familiale reste un ressort comique avant d'être un ressort moral, et c'est ce décalage qui fonctionne. Le lecteur rit d'une situation dont il perçoit, une case plus loin, l'implication sinistre. Ce va-et-vient entre la farce et le fond est la signature de la série depuis que Cauvin l'a ancrée dans la guerre de Sécession plutôt que dans le western, et l'album l'exploite avec justesse, sans basculer dans le pathos ni dans le sermon antimilitariste.

Lambil, lui, est en terrain connu et le fait sentir. Son trait, héritier de l'école de Marcinelle et de la tradition du journal Spirou, a évolué vers un semi-réalisme qui tient les deux bouts: des visages caricaturaux, mobiles, capables de porter un gag en une case, et un décor documenté où les uniformes, les attelages, le matériel ferroviaire et les chevaux sont observés de près. La neige lui offre un terrain de jeu: elle vide les arrière-plans, isole les silhouettes, autorise des cadrages larges très lisibles et impose aux couleurs de Vittorio Leonardo une gamme froide sur laquelle le bleu des tuniques tranche d'autant mieux. Le découpage, hérité du feuilleton, reste régulier et dense, sans effet de manche, ce qui garantit un rythme constant même quand l'intrigue se contente de faire durer une situation.

Notre verdictLes Cousins d'en face n'est pas le sommet des Tuniques Bleues, mais c'est un album solide, bien tenu, représentatif de ce que Cauvin et Lambil savent faire de mieux au milieu des années quatre-vingt: transformer une corvée militaire en comédie de caractères tout en laissant affleurer l'absurdité d'un conflit où l'ennemi peut porter le nom de votre famille. Le dessin, servi par un décor de neige que Lambil exploite avec gourmandise, est d'une lisibilité exemplaire, et les dialogues valent à eux seuls le détour. On regrettera que le récit ne pousse pas plus loin la piste ouverte par son titre et préfère la sécurité du chantier au vertige familial. Reste une lecture immédiatement plaisante, drôle sans facilité, et un très bon point d'entrée pour comprendre pourquoi cette série dure depuis si longtemps.

Points forts

  • Un ressort dramatique qui touche justePlacer la parenté du sergent dans le camp adverse est la meilleure idée de l'album. Elle donne un enjeu personnel à une série qui fonctionne d'ordinaire par situations, et elle résume en une image ce qu'est une guerre civile. Cauvin l'exploite sans lourdeur, en laissant le lecteur faire lui-même le chemin entre la blague et son revers.
  • Cauvin dialoguiste, à son meilleurLes échanges entre Blutch et Chesterfield, les remarques lancées de biais, les protestations murmurées dans le dos des officiers constituent le moteur véritable du livre. Le comique naît du langage et de l'écart des points de vue plus que des péripéties, ce qui donne à l'ensemble une tenue et une valeur de relecture supérieures à la moyenne des albums de corvée.
  • Un décor hivernal magnifiquement tenuLambil tire parti de la neige et du chantier ferroviaire pour composer des planches où l'espace respire. Documentation solide sur le matériel et les uniformes, silhouettes très lisibles sur fond clair, froid rendu par les postures autant que par la couleur: le dessin raconte les conditions de vie du soldat au moins autant que le scénario.

Réserves

  • Une mécanique de série très visibleLe supérieur brutal, l'officier obtus, le sergent qui obéit et le caporal qui renâcle: les rôles sont distribués d'avance et l'album ne les déplace jamais durablement. Le lecteur régulier reconnaîtra chaque rouage, et l'équilibre de départ se rétablit avec la docilité qu'impose une série de cette longévité.
  • Un fil familial plus secondaire que le titre ne le laisse croireLa parenté passée au Sud, annoncée dès la couverture, occupe moins de place que le chantier, ses comparses et les excès du major. Elmer et Fred restent des figures fonctionnelles, et le vertige moral ouvert par le titre affleure plus qu'il ne structure le récit. Qui viendrait pour cette promesse-là repartira avec une comédie de corvée militaire, réussie mais moins ambitieuse que son point de départ.

À qui s’adresse ce livre ?

Lecture familiale, accessible dès neuf ou dix ans: la violence y reste stylisée et le comique domine, même si la série ne fait pas mystère de la brutalité du conflit. L'album conviendra particulièrement à qui découvre les Tuniques Bleues et cherche un titre représentatif de leur manière, ainsi qu'aux amateurs de bande dessinée franco-belge classique attachés au catalogue Dupuis. Les curieux d'histoire américaine y trouveront un tableau vivant, quoique romancé, des conditions matérielles de la guerre, notamment du rôle stratégique du chemin de fer et de la main-d'œuvre immigrée employée sur les voies. Les enseignants disposent là d'une porte d'entrée commode vers la notion de guerre civile, à condition d'en prolonger la lecture. Ceux qui attendent d'une bande dessinée historique une reconstitution exigeante ou un traitement grave passeront leur chemin.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.