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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Déserteurs

Première publication
1974
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Cinquième album des Tuniques Bleues, Les Déserteurs appartient au premier cycle de la série, celui où le sergent Cornélius M. Chesterfield et le caporal Blutch usent leurs bottes à Fort Bow, garnison nordiste perdue dans l'Ouest américain. Le premier est un patriote discipliné jusqu'à l'aveuglement, le second un tire-au-flanc lucide dont la seule ambition raisonnable est de sortir vivant de l'uniforme. Autour d'eux, une hiérarchie militaire dont l'absurdité fournit un moteur comique inépuisable. Le colonel Appeltown doit s'absenter et confie le fort au capitaine Joyce, officier bien décidé à y rétablir une discipline de fer. Les brimades s'accumulent, quatre hommes finissent au cachot, puis prennent la clé des champs. Lancée à leur poursuite, la troupe se retrouve engagée dans une affaire autrement plus sérieuse, et les fuyards doivent décider de ce qu'ils doivent encore à une armée qui les a poussés dehors. Ce tome marque une date dans l'histoire de la série: il est le premier entièrement dessiné par Willy Lambil, appelé à succéder à Louis Salvérius, mort en 1972 alors qu'il travaillait à l'épisode précédent.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Les Déserteurs: Lambil prend les rênes de Fort Bow

Il est rare qu'un changement de dessinateur passe aussi inaperçu. Prépublié dans Spirou puis édité en album chez Dupuis en 1974, Les Déserteurs est le cinquième tome des Tuniques Bleues et le premier que Willy Lambil signe intégralement, Louis Salvérius étant mort en 1972 au milieu de l'épisode précédent. L'album a donc un double statut: épisode comique d'une série encore jeune, qui cherche son territoire entre le western de garnison et la chronique de la guerre de Sécession, et acte de passation discret à la tête de ce qui deviendra l'une des plus longues aventures de la bande dessinée franco-belge.

Ce que Les Déserteurs raconte d'abord, sans le dire, c'est une reprise en main graphique. Lambil hérite de personnages entièrement fixés par son prédécesseur et choisit de ne rien brusquer: la moustache tombante de Chesterfield, la silhouette ronde de Blutch, la géométrie du fort restent conformes au modèle. Il travaille par en dessous, en épaississant les décors, en donnant du poids aux chevaux et aux uniformes, en demandant au trait une matière que Salvérius ne lui demandait pas. Le style relève pleinement de l'école de Marcinelle, ce dessin souple et dynamique du journal Spirou qui accepte la caricature dans un décor documenté, et non de la ligne claire d'obédience hergéenne; c'est précisément cette élasticité qui permettra à Lambil d'infléchir la série vers le semi-réalisme sans jamais casser son comique.

Cauvin, de son côté, applique une mécanique de vaudeville militaire qu'il maîtrise déjà. Le colonel s'absente, un officier neuf le remplace, la vis se resserre: le dispositif est vieux comme le théâtre de caserne, et il fonctionne, parce que la tyrannie du capitaine Joyce n'a pas besoin d'être longuement motivée pour être drôle. L'intérêt vient de ce que le scénariste fait ensuite des fuyards. Plutôt qu'une masse anonyme, il leur prête des tempéraments distincts, si bien que la désertion cesse d'être une faute unique pour devenir un éventail de raisons de partir: la peur, la lassitude, l'épuisement, le simple bon sens. C'est là que l'humour de Cauvin devient autre chose qu'un enchaînement de gags.

L'album met en outre sur la table la thèse permanente de la série. Blutch rêve de quitter l'uniforme depuis les tout premiers épisodes; en faisant de la désertion le sujet même de celui-ci, Cauvin oblige le duo à s'expliquer. Le récit oppose deux fidélités, celle que l'on doit à l'armée et celle que l'on doit à son camarade, et il se garde bien de trancher au profit de la première. L'antimilitarisme reste bon enfant, jamais pamphlétaire, mais il affleure sous le rire, et il donne à ce tome une densité que les précédents n'avaient pas toujours.

Reste que l'on tient là un album de transition plutôt qu'un sommet. Le récit avance encore par saynètes reliées, le dénouement arrive vite et par les voies les plus convenues du western, et les Comanches n'y sont guère qu'un rouage de scénario, traités avec les automatismes de leur époque. Les grandes compositions de bataille, les charges de cavalerie que Lambil orchestrera plus tard avec une ampleur presque documentaire, tiennent ici de l'esquisse. On lit Les Déserteurs pour ce qu'il annonce autant que pour ce qu'il donne.

Notre verdictLes Déserteurs vaut d'abord comme date: c'est l'album où Willy Lambil s'installe pour de bon aux commandes d'une série qu'il dessinera pendant près d'un demi-siècle, et il le fait avec une modestie de bon aloi, en respectant l'héritage de Salvérius avant de l'infléchir doucement vers le semi-réalisme qui deviendra sa marque. Le scénario de Cauvin, lui, offre plus qu'une simple comédie de garnison: en prenant la désertion pour sujet, il met à nu le conflit qui fonde le duo Blutch et Chesterfield et donne à quelques planches une gravité inattendue. L'album reste toutefois une œuvre de transition, avec ses raccourcis, son dénouement pressé et ses Indiens de convention. On le recommandera donc moins pour lui-même que pour ce qu'il inaugure, ce qui n'est déjà pas rien.

Points forts

  • Une passation de témoin quasiment invisibleReprendre une série populaire dont le dessinateur d'origine vient de mourir est un exercice ingrat: trop de fidélité et l'on singe, trop de liberté et l'on dépossède le lecteur. Lambil trouve le dosage dès son premier album complet, en conservant scrupuleusement le modèle des personnages tout en épaississant les décors et la matière du trait. La série y gagne une assise sans y perdre son identité.
  • Un sujet qui est celui de la série mêmeBlutch veut partir, Chesterfield veut servir: toute la mécanique des Tuniques Bleues tient dans ce désaccord. En prenant la désertion pour thème frontal, Cauvin cesse un instant de l'utiliser comme simple ressort de gag et l'expose comme un vrai dilemme, ce qui donne à l'épisode un enjeu que beaucoup d'albums comiques de l'époque n'osaient pas formuler.
  • Des fuyards traités comme des personnagesLes quatre déserteurs ne sont pas une masse interchangeable: Cauvin prend le temps de les distinguer, de leur prêter des tempéraments différents et de faire de leurs choix une décision plutôt qu'une facilité de scénario. Le comique de troupe bascule alors, le temps de quelques planches, vers quelque chose de plus grave.

Réserves

  • Un dénouement expédiéAprès une montée en tension bien conduite, l'album se dépêche de refermer son affaire par les voies les plus attendues du genre. Le retour à l'ordre est si rapide qu'il désamorce en partie la question posée, comme si la série n'osait pas encore rester longtemps sur un terrain sérieux.
  • Des Comanches réduits à un rouageLe péril indien fonctionne ici comme un pur mécanisme de scénario, sans le moindre regard porté sur ceux qui l'incarnent. Le procédé est celui du western populaire des années 1970, et il a mal vieilli: le lecteur d'aujourd'hui verra passer une menace anonyme là où le reste de l'album prend soin d'individualiser tout le monde.
  • Un Lambil encore en retenueLa prudence qui fait la réussite de la reprise a son revers. Le découpage reste sage, les planches privilégient la lisibilité sur l'ampleur, et rien n'annonce encore les grandes fresques de bataille qui feront la réputation du dessinateur. C'est un premier tour de piste maîtrisé, pas un morceau de bravoure.

À qui s’adresse ce livre ?

Lecteurs de la série d'abord, qui trouveront ici le moment exact où elle bascule d'une main à l'autre et où son thème central affleure enfin. Amateurs de comique franco-belge de tradition Dupuis, à qui la mécanique de caserne de Cauvin parlera immédiatement, et curieux d'histoire de la bande dessinée, pour qui cette passation entre Salvérius et Lambil constitue un cas d'école. L'album se lit sans rien connaître de ce qui précède, mais il ne fait pas la meilleure porte d'entrée: ceux qui découvrent Les Tuniques Bleues auront intérêt à commencer par les albums où la guerre de Sécession occupe vraiment le premier plan, plus ambitieux et plus caractéristiques de ce que la série est devenue. Convient aux lecteurs à partir de dix ans, la violence restant toujours désamorcée par le rire.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.