De quoi parle ce livre ?
Géorgie, printemps 1865. La guerre de Sécession achève de saigner le Sud lorsque le sergent Chesterfield et le caporal Blutch, au sortir de la bataille de Fort Tyler, sont réaffectés sous les ordres du colonel Oscar Lagrange. Devant eux s'étend un village qui porte le même nom que leur nouveau chef et qui paraît vidé de ses habitants. Le colonel, qui redoute une embuscade confédérée, envoie ses deux cavaliers vérifier si la place est bien déserte. Elle ne l'est pas. Lagrange est tenue par des femmes du Sud en armes, résolues à défendre leurs biens contre l'envahisseur yankee et à ne rien céder: les Nancy Hart, une milice féminine qui a réellement existé. Pour ce quarante-septième album, Raoul Cauvin part d'un épisode authentique de la guerre civile américaine et le retourne en comédie, plaçant ses héros devant un adversaire qu'ils ne savent ni combattre ni prendre de haut. Entre un sergent va-t-en-guerre incapable de concevoir l'obstacle et un caporal pacifiste qui le voit venir de très loin, la reconnaissance promet beaucoup plus de disputes que de gloire.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Les Tuniques Bleues à Lagrange: la guerre que Chesterfield ne sait pas faire
Quarante-septième album d'une série née en 1968 dans le journal Spirou, Les Nancy Hart paraît chez Dupuis en 2004, après une prépublication dans l'hebdomadaire. Raoul Cauvin y applique la méthode qui fait tenir l'ensemble depuis des décennies: aller chercher dans l'histoire de la guerre de Sécession un fait oublié, souvent minuscule, et le convertir en machine à gags pour son duo mal assorti. Le fait, cette fois, s'appelle les Nancy Harts, compagnie de miliciennes constituée en 1861 à LaGrange, en Géorgie, autour de Nancy Hill Morgan et Mary Alford Heard, et baptisée d'après une héroïne de la guerre d'Indépendance. Le point de départ vaut mieux que la moyenne des albums de cette période; le parti qu'en tire l'album est plus inégal, mais rarement décevant.
La construction obéit au schéma le plus éprouvé de la série: une bataille en ouverture, une réaffectation qui envoie le duo là où il ne voulait pas aller, une mission de reconnaissance qui l'isole de la hiérarchie, puis la découverte d'une situation qu'aucun règlement n'avait prévue. Cauvin installe son dispositif sans traîner et le presse ensuite jusqu'à la dernière goutte, avec une coïncidence de noms qu'il n'a pas eu à inventer: le colonel s'appelle Lagrange, le village aussi. Le ressort central tient au renversement d'attente. Deux soldats de l'Union, dressés à reconnaître l'ennemi à son uniforme, se retrouvent devant des adversaires que leur éducation militaire ne leur permet même pas de nommer, et contre lesquelles la force est proprement inutilisable. Le comique naît moins des miliciennes elles-mêmes que de l'entêtement de Chesterfield à traiter le problème avec les trois outils qu'il possède: la charge, le règlement et le galon. Les Nancy Hart, elles, l'emportent par la ruse, l'aplomb et une science très sûre de ce que des hommes en armes n'oseront pas faire devant des femmes.
Sous la farce affleure, comme souvent chez Cauvin, un propos moins riant que la couverture ne le laisse croire. Une guerre qui s'achève et continue de tuer, une bourgade où il ne reste plus un homme en état de porter un fusil, des femmes qui s'arment faute d'autre solution: la série n'a jamais cessé de rappeler, sous le gag, que la guerre de Sécession fut une boucherie. Le sujet y ajoute l'arrière transformé en front, et Cauvin ne pousse pas la réflexion, mais il l'installe assez pour que l'album ne se réduise pas à sa mécanique. La cible réelle de la satire, du reste, n'est pas la milice: c'est l'aplomb des hommes en uniforme, désarmés par des adversaires qu'ils avaient d'abord refusé de prendre au sérieux.
Côté dessin, Willy Lambil travaille en pleine filiation de l'école de Marcinelle: trait rond et souple, personnages légèrement déformés, mise en page nerveuse, tout ce qui fait le style maison du journal Spirou et l'exact contraire de la ligne claire d'Hergé. Lambil reste un dessinateur d'action de premier ordre: ses séquences de cavalerie et de bataille gardent une lisibilité remarquable sans rien lâcher sur les uniformes et les armes. Son travail sur les visages porte d'ailleurs une part du comique: la gamme d'expressions de Chesterfield, du triomphe béat à l'effondrement, vaut souvent mieux que la réplique. On note toutefois qu'à ce stade de la série le trait s'est assoupli, avec des arrière-plans plus sommaires, et que la mise en couleurs de Vittorio Léonardo, douce et homogène, aplanit un peu les contrastes.
Notre verdictLes Nancy Hart n'est pas le sommet des Tuniques Bleues, mais c'est un album honnête, porté par une idée de départ nettement au-dessus de la moyenne des volumes de cette période. Cauvin y retrouve ce qu'il fait de mieux, tirer d'une note de bas de page de la guerre de Sécession un album entier de comédie, et Lambil reste l'un des dessinateurs d'action les plus solides de l'école de Marcinelle. On regrette que le sujet, riche et rarement traité, ne soit pas exploité jusqu'au bout, et que les miliciennes demeurent davantage un obstacle comique qu'un ensemble de personnages. Le lecteur fidèle sera comblé, le curieux diverti et un peu instruit, l'exigeant restera sur sa faim. Un bon album de série, ce qui n'est pas rien, mais pas un grand album.
Points forts
- Un fait historique authentique comme point de départLes Nancy Harts ont bel et bien existé: cette compagnie de miliciennes de LaGrange, en Géorgie, formée en 1861 pour protéger la ville des pillages, est une curiosité que presque personne ne connaît en France. Cauvin va la chercher là où d'autres se contenteraient d'un décor générique, et cette exigence documentaire, constante dans la série, donne à l'album une valeur de découverte que peu de bandes dessinées humoristiques peuvent revendiquer.
- Le duo Blutch et Chesterfield toujours aussi justeLe contraste entre le sergent qui croit à l'armée et le caporal qui ne croit qu'à sa peau reste l'un des meilleurs moteurs comiques de la bande dessinée franco-belge. Il fonctionne d'autant mieux ici que la situation les met tous deux hors de leur cadre: la lucidité de Blutch ne sert pas davantage que l'obstination de Chesterfield, et cette égalité dans l'impuissance produit d'excellents échanges.
- Le métier graphique de LambilDes décennies de planches et une aisance intacte dans le dessin d'action: batailles, chevaux, mouvements de troupe sont tenus avec une clarté que beaucoup d'auteurs plus jeunes n'atteignent pas.
- Une drôlerie qui n'efface pas le fond tragiqueL'album se déroule dans les tout derniers mois de la guerre, dans une ville privée de ses hommes. Cauvin ne souligne jamais lourdement ce constat, mais il le laisse travailler sous la comédie, ce qui donne à la série son ton si particulier: on rit beaucoup, sans jamais oublier tout à fait ce dont on rit.
Réserves
- Un ressort comique qui s'use avant la finLe renversement de départ, des soldats désarçonnés devant des combattantes, est excellent mais varie assez peu d'un bout à l'autre. Passé le premier tiers, l'album recycle visiblement son effet de surprise initial, et plusieurs séquences donnent le sentiment de tenir la distance plutôt que de relancer l'intrigue.
- Des miliciennes plus utiles à l'effet qu'aux personnagesSur un sujet qui appelait un regard neuf, l'écriture retombe par moments sur des ressorts de comédie assez datés, où la milicienne est d'abord un motif d'ahurissement masculin avant d'être quelqu'un. Les Nancy Hart existent surtout par ce qu'elles provoquent chez Blutch et Chesterfield, très peu par elles-mêmes, et l'album laisse en friche une part de ce qu'il promettait.
- La mécanique d'une série au très long coursQuarante-sept albums plus tard, la formule est parfaitement rodée, et c'est aussi son problème: structure identique, rythme de gags calibré, dénouement dont on devine assez tôt la tonalité. Qui a lu vingt volumes de la série saura exactement où il met les pieds, ce qui rassure plus que cela n'excite.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs de la série, mais chaque histoire étant autonome, il ne réclame rien des quarante-six volumes précédents. Il fait aussi une bonne porte d'entrée: le sujet est assez inattendu pour donner envie de vérifier ce qui relève du fait et ce qui relève de l'invention, et les amateurs d'histoire américaine y trouveront une curiosité documentée, à condition d'accepter que la comédie prime toujours sur la reconstitution. Les plus jeunes suivront sans peine à partir de neuf ou dix ans, la violence de guerre restant traitée sur le mode burlesque, jamais complaisante. En revanche, qui attend d'une bande dessinée historique une véritable épaisseur de personnages ou une remise en cause des codes du genre passera son chemin: ce n'est ni le projet de la série, ni celui de cet album.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.