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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Planqués

Première publication
1996
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Trente-huitième album des Tuniques Bleues, Les Planqués ramène le sergent Chesterfield et le caporal Blutch au cœur de la guerre de Sécession, sous l'uniforme nordiste. Après des années de bons et loyaux services, Chesterfield prend enfin du galon : on lui confie le commandement d'un peloton chargé de tenir un avant-poste menacé par les troupes sudistes. Le sergent y découvre une garnison qui n'a plus grand-chose de militaire : soldats débraillés, discipline oubliée, présence civile entre les tentes, une troupe prête à peu près à tout sauf à faire la guerre. Chesterfield entreprend d'y remettre de l'ordre, tandis que Blutch, fidèle à lui-même, ne voit aucune raison de troubler ce petit paradis. L'ennemi, lui, s'est regroupé non loin et prépare son assaut. Le titre désigne ces hommes qui ont trouvé dans la guerre un coin tranquille, et la question qu'ils posent au sergent : que vaut la discipline quand plus personne n'a envie de se battre ? Cauvin et Lambil en tirent une comédie militaire prise à hauteur d'homme, où l'absurdité du conflit affleure sous le rire.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Chesterfield prend du galon, la guerre prend ses aises

Prépubliée dans le journal Spirou des numéros 3000 à 3011, puis réunie en album par Dupuis en mars 1996, cette aventure des Tuniques Bleues arrive à un moment où la série n'a plus rien à prouver : un duo devenu familier, une mécanique rodée, un lectorat acquis. L'album choisit pourtant de ralentir. Plutôt qu'une grande manœuvre, Cauvin et Lambil installent leurs héros dans un poste avancé que l'état-major semble avoir oublié, et regardent ce qui arrive quand des soldats cessent, un moment, de se conduire en soldats.

La construction est d'une simplicité assumée : un lieu unique, une garnison, quelques silhouettes secondaires et deux protagonistes que tout oppose. Cauvin s'offre un huis clos militaire et laisse la situation produire ses effets. Le ressort de départ lui est familier, celui de la promotion empoisonnée. Chesterfield obtient enfin le commandement dont il rêvait, mais l'autorité qu'il croit acquérir se heurte à une troupe qui a inventé sa propre paix, avec ses habitudes et ses arrangements. Le sergent redresse, tempête, aligne ; les planqués plient sans jamais rompre. Ce jeu de bascule occupe la première moitié de l'album et tient debout parce qu'il repose sur des caractères déjà installés : le zèle borné de Chesterfield, l'ironie fataliste de Blutch, ce dialogue permanent entre le patriote convaincu et le déserteur de cœur.

Le scénario évite pourtant de s'en tenir au gag de caserne. Le titre porte une charge que la série travaille depuis ses débuts : il y a ceux qui ont trouvé un abri et ceux que l'on envoie au feu, et la guerre se juge souvent à cette ligne de partage. Cauvin y réinjecte son antimilitarisme habituel, jamais militant, toujours logé dans une réplique ou dans un silence, et il se garde bien de donner tort aux embusqués. Le dernier tiers opère ensuite un glissement de registre que l'on ne dévoilera pas : la comédie de troupe cède la place à quelque chose de plus grave et de plus tendre, où les combattants des deux camps se retrouvent renvoyés à leur condition d'hommes plutôt qu'à leurs uniformes. C'est la meilleure idée de l'album, et sans doute la raison pour laquelle il a laissé aux fidèles de la série un souvenir plus vif que d'autres épisodes de la même période.

Graphiquement, Lambil est en pleine possession de ses moyens. Son trait relève de l'école de Marcinelle, rond, souple, expressif, hérité du journal Spirou, mais il l'a considérablement densifié depuis les années soixante-dix : hachures nerveuses, décors boisés fouillés, uniformes et matériels documentés avec un sérieux qui contraste avec la caricature des visages. Cette tension entre le comique des trognes et la véracité du cadre historique constitue depuis longtemps la signature visuelle de la série, et elle fait ici merveille dans un campement de bric et de broc où chaque tente rapiécée raconte l'abandon. Le découpage reste sage, très lisible, ce qui laisse toute la place aux dialogues et aux jeux de regards. Les couleurs de Vittorio Leonardo, qui accompagne la série à cette époque, tiennent les verts et les ocres dans une gamme assourdie : de la justesse plutôt que de l'éclat.

Notre verdictLes Planqués n'est pas l'album le plus ambitieux des Tuniques Bleues et ne cherche pas à l'être. Cauvin y déroule un dispositif éprouvé, une garnison qui a oublié la guerre et un sergent décidé à la lui rappeler, avec ce mélange de comique de troupe et de mélancolie douce qui fait le prix de la série. Le ventre du récit est un peu confortable, les seconds rôles restent des silhouettes, mais le dernier tiers rachète largement ces facilités : en quelques planches, la farce se déplace vers une évidence humaine désarmante, et l'on comprend que tout le reste n'était qu'une longue mise en place. Servi par un Lambil précis dans la reconstitution et généreux dans la caricature, l'album occupe une place à part dans la production des années quatre-vingt-dix : mineur par l'ampleur, nettement supérieur par le souvenir qu'il laisse.

Points forts

  • Une idée de départ qui fait tout le sel de l'albumL'avant-poste oublié de l'état-major, avec ses soldats qui ont désappris la guerre et sa vie presque civile entre les tentes, offre un décor comique immédiatement parlant et une situation qui se renouvelle de planche en planche sans que le scénario ait besoin de forcer.
  • Le duo Blutch et Chesterfield au meilleur de son équilibrePrès de trente ans après les premières planches parues dans Spirou, Cauvin écrit ses deux héros avec une économie de moyens remarquable: quelques répliques suffisent à rejouer l'opposition entre le sergent qui croit à l'armée et le caporal qui n'y croit plus, sans jamais donner l'impression d'une redite mécanique.
  • Un dessin de Lambil à la fois drôle et documentéLe trait d'école de Marcinelle, souple et caricatural sur les visages, se double d'une reconstitution soignée des uniformes, du matériel et des paysages de la guerre de Sécession. Cette double lecture donne à l'album une épaisseur que le seul comique ne procurerait pas.
  • Un basculement final qui élève le proposLe dernier tiers quitte la farce militaire pour un registre plus humain, où l'absurdité du conflit apparaît sans discours ni leçon de morale. La démonstration passe par la situation, jamais par la plaidoirie, ce qui la rend d'autant plus efficace.

Réserves

  • Une intrigue mince, portée par un seul dispositifPassé l'installation dans le camp, l'album tourne longtemps autour du même mouvement: le sergent veut remettre de l'ordre, la troupe résiste mollement. Les lecteurs habitués à la série reconnaîtront un schéma déjà éprouvé et pourront trouver le milieu de l'album un peu étale.
  • Des seconds rôles réduits à leur fonctionLes occupants du camp existent surtout comme éléments de décor comique ou comme déclencheurs de situation. Aucun n'acquiert l'épaisseur qui aurait permis au récit de dépasser le face-à-face habituel entre les deux héros.
  • Une conclusion qui frôle la fableLe retournement du dernier tiers, très réussi dans son intention, repose sur un concours de circonstances dont l'arrangement se voit un peu. Le lecteur exigeant sur la vraisemblance historique y verra davantage un conte moral qu'un épisode plausible de la guerre de Sécession.

À qui s’adresse ce livre ?

Album tous publics, accessible dès neuf ou dix ans, Les Planqués s'adresse d'abord aux lecteurs fidèles de la série, qui y retrouveront leur duo dans un registre familier avec une fin plus mémorable que la moyenne. Il conviendra aussi aux amateurs de comédie franco-belge classique, école de Marcinelle, humour de situation et personnages récurrents, ainsi qu'aux curieux de fictions sur la guerre de Sécession abordée par le petit bout de la lorgnette. Pour découvrir Les Tuniques Bleues, on conseillera toutefois de commencer par des épisodes plus emblématiques comme Les Bleus dans la gadoue ou Bull Run : l'album fonctionne d'autant mieux que l'on connaît déjà les caractères qu'il fait jouer. Les adultes nostalgiques du journal Spirou y trouveront la saveur intacte d'une série qui, sous ses dehors de divertissement, n'a jamais cessé de dire que la guerre est une sottise.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.