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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Les Quatre Évangélistes

Première publication
2015
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Cinquante-neuvième album d'une série née dans le journal Spirou en 1968, Les Quatre Évangélistes renvoie le sergent Chesterfield et le caporal Blutch au plus mauvais endroit de la guerre de Sécession. À flanc de colline, quatre canons confédérés commandés par William N. Pendleton, ancien pasteur devenu officier d'artillerie, hachent méthodiquement les assauts nordistes. Fidèle à sa vocation première, Pendleton a baptisé ses pièces des noms des quatre évangélistes. Le capitaine Stark doit finir par se rendre à l'évidence: la force n'y suffira pas, il faudra la ruse. Chesterfield et Blutch sont alors désignés pour une mission des plus périlleuses: travestis l'un en homme d'Église, l'autre en idiot du village, ils devront intégrer l'équipe de Pendleton et saboter son artillerie de l'intérieur. Raoul Cauvin part ici d'un fait avéré, le véritable Pendleton ayant réellement nommé ses canons d'après les évangélistes, pour bâtir une aventure de travestissement où le rire naît de l'imposture et dont l'arrière-plan, lui, reste une boucherie.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Un faux pasteur et un faux idiot sous le feu des canons

Arrivée à son cinquante-neuvième tome, une série pourrait se contenter de rejouer sa partition. Les Quatre Évangélistes fait mieux que cela, parce que Cauvin y trouve un point de départ à la fois historiquement attesté et immédiatement drôle: quatre canons confédérés baptisés du nom des évangélistes par un artilleur qui fut pasteur. De cette trouvaille naît un album d'infiltration très classique dans sa mécanique, mais porté par un motif que la série pratique depuis longtemps sans l'avoir souvent posé aussi frontalement, le voisinage du sermon et de la mitraille.

La construction obéit au schéma le plus éprouvé du répertoire de Cauvin: une impasse tactique exposée en quelques planches, un commandement qui refuse d'abord d'admettre le prix humain de son entêtement, puis la désignation des deux seuls hommes dont personne ne pleurera la perte. Le scénariste sait ce que ce cadre lui offre, un moteur immédiat et un compte à rebours implicite, et il ne perd pas une case à le justifier. L'intérêt se déplace donc vers l'exécution, c'est-à-dire vers le double déguisement et vers la longue approche qu'il autorise. Le ressort est éculé, mais il fonctionne parce qu'il redistribue les rôles: Chesterfield, la brute obéissante, doit composer une figure de douceur et de piété devant un homme qui, lui, a vraiment prêché; Blutch, le lucide, se voit condamné à jouer l'innocent, donc à taire précisément ce qui fait son personnage, le commentaire désabusé. Les meilleurs moments de l'album naissent de cet écart entre le costume et le tempérament, plus que des péripéties elles-mêmes.

Le fond reste celui de la série depuis ses grandes réussites des années quatre-vingt: un antimilitarisme sans manifeste, qui procède par accumulation plutôt que par discours. Les charges répétées et fauchées sur la même pente disent l'essentiel, et Cauvin n'a pas besoin d'appuyer. Le titre ajoute une couche d'ironie presque sacrilège en faisant du texte sacré la marque de fabrique d'un instrument de mort, et l'idée, empruntée au véritable William Nelson Pendleton, vaut mieux qu'une anecdote décorative: elle donne à l'album son unité thématique et l'empêche de n'être qu'une énième mission absurde. On regrette seulement que Cauvin, fidèle à son goût du gag, s'en tienne à l'inconfort le plus poli et retombe assez vite dans la mécanique du quiproquo.

Le dessin de Lambil, lui, ne se discute plus. On est dans la meilleure tradition de l'école de Marcinelle, celle du journal Spirou: un trait rond, souple et nerveux, capable de passer sans heurt du burlesque au tragique, à l'opposé exact de la ligne claire et de ses aplats sages. Après plus de quarante années passées sur la série, Lambil excelle toujours dans les deux registres qui la définissent: les chevaux, saisis dans des mouvements d'une justesse rare pour une bande dessinée humoristique, et les scènes de masse, où la mêlée reste lisible sans jamais paraître figée. Les visages, très expressifs, portent une bonne part du comique, à commencer par celui d'un Chesterfield contraint à la componction. La mise en pages demeure sage, en gaufrier souple, sans effet d'auteur: c'est un choix de lisibilité qui, à ce stade de la série, relève de la fidélité au lecteur plus que du manque d'ambition. Les couleurs de Vittorio Léonardo, chaudes et posées, accompagnent cette clarté sans jamais chercher l'effet.

Notre verdictLes Quatre Évangélistes appartient à cette catégorie d'albums tardifs solides, sans révélation ni faute de goût, où le savoir-faire tient lieu de programme. Cauvin y dispose d'une idée réellement bonne, empruntée à l'histoire, et d'un déguisement qui remet ses deux héros en porte-à-faux; il n'en tire pas tout ce qu'elle contenait, mais assez pour que la lecture reste plaisante d'un bout à l'autre. Lambil, de son côté, continue de dessiner la guerre de Sécession avec une aisance qui force le respect, mouvements de chevaux en tête. On tient donc un tome recommandable, au-dessus de la moyenne des dernières livraisons, sans qu'il faille y voir un jalon de la série. Pour les habitués, une valeur sûre; pour les curieux, une porte d'entrée parfaitement praticable.

Points forts

  • Un point de départ historique qui tient deboutLes quatre canons baptisés du nom des évangélistes par un ancien pasteur ne sont pas une invention de scénariste: Cauvin part d'un fait attesté de la guerre de Sécession et en tire à la fois un titre, un ressort comique et une ironie noire sur la manière dont la religion s'invite dans la mécanique de la tuerie. C'est ce qui distingue cet album de plusieurs tomes tardifs bâtis sur un prétexte purement fonctionnel.
  • Le duo remis en porte-à-faux par le déguisementFaire de Chesterfield un homme d'Église et de Blutch un idiot du village oblige chacun à jouer contre son emploi: le sergent doit simuler la mansuétude, le caporal renoncer à sa lucidité bavarde. Ce renversement minuscule suffit à raviver un couple comique vieux de plusieurs décennies et fournit à l'album ses séquences les plus drôles.
  • Le métier graphique de LambilTrait rond et dynamique hérité de l'école de Marcinelle, chevaux d'une justesse anatomique rare dans la bande dessinée humoristique, batailles denses et pourtant parfaitement lisibles, visages qui portent le gag à eux seuls: Lambil livre une planche sans esbroufe, d'une solidité que peu de dessinateurs de sa génération conservent aussi tard.
  • Un antimilitarisme qui montre au lieu d'assénerLa série n'expose jamais sa morale: elle aligne des charges fauchées sur une même pente, un commandement qui recommence, des hommes qui tombent en marge du gag. Le frottement entre ce constat et le registre humoristique reste le meilleur outil de Cauvin, et il opère encore ici.

Réserves

  • Une mécanique de récit très prévisibleLe schéma de la mission impossible confiée au duo a servi des dizaines de fois dans la série, et l'album ne cherche pas à en dévier. Le lecteur assidu devine la structure d'ensemble dès les premières planches et n'attend plus que la manière, ce qui reporte tout le poids du plaisir sur les dialogues et sur le rythme des gags.
  • Un potentiel satirique en partie inexploitéLa figure du pasteur devenu canonnier valait mieux que le rôle de dupe que lui réserve le récit. Cauvin en esquisse le vertige moral, puis y renonce, préférant l'enchaînement des quiproquos à l'inconfort qu'il aurait pu installer chez son lecteur.
  • Une écriture d'habitudeLes dialogues, efficaces, tournent parfois au réflexe: ronchonnements attendus de Blutch, colères convenues de Chesterfield, gags de répétition étirés sur plusieurs cases. L'album se lit vite et bien, mais n'approche jamais la densité des sommets de la série, du côté des Bleus dans la gadoue ou de Bull Run.

À qui s’adresse ce livre ?

Album de série avant tout, il s'adresse d'abord aux fidèles des Tuniques Bleues, qui y retrouveront exactement ce qu'ils viennent y chercher, et aux lecteurs de neuf ou dix ans et plus qui découvrent la collection: rien n'exige ici la connaissance des tomes précédents, le duo se présente de lui-même en quelques planches. Il conviendra aussi aux amateurs de guerre de Sécession curieux de voir un épisode réel passé au filtre de l'humour belge, et aux parents cherchant une bande dessinée familiale qui parle de la guerre sans jamais la glorifier. Les lecteurs venus chercher une reconstitution historique rigoureuse, ou un renouvellement formel de la série, passeront leur chemin: ce n'est le projet ni de l'album ni de ses auteurs.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.