Le fil littéraireParutions, entretiens, critiques et patrimoineRecevoir l’essentiel
Rechercher
Couverture de Les tuniques bleues, tome 11

Bande dessinée

Des Bleus en noir et blanc

Première publication
1976
Éditions référencées
1

De quoi parle ce livre ?

Onzième album des Tuniques Bleues, Des Bleus en noir et blanc met le sergent Chesterfield et le caporal Blutch au contact d'une invention qui bouleverse le récit de la guerre de Sécession: la photographie. Dans l'album, Mathew B. Brady, pionnier bien réel du photoreportage, reçoit d'Abraham Lincoln la mission de rapporter du front des images destinées à la presse de l'arrière. Encore faut-il que quelqu'un veille sur lui pendant qu'il installe son lourd matériel au milieu des charges du capitaine Stark: la corvée échoit à nos deux cavaliers. L'un reste persuadé que la gloire se mérite au galop, l'autre a compris depuis longtemps que la meilleure place sur un champ de bataille se trouve derrière l'objectif. Cauvin fait de ce dispositif un miroir tendu à la presse et à la fabrique des héros: ce que le pays lira de cette guerre dépendra de ce que l'appareil aura bien voulu retenir, et de ce que l'état-major aura envie d'y voir. Autour d'eux, la troupe continue de payer le prix fort, sans que les journaux songent à retenir son nom.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Mathew Brady, Blutch et la fabrique des héros

Il y a des albums des Tuniques Bleues qui se contentent de faire courir Chesterfield derrière sa médaille. Celui-ci a une idée derrière la tête. En prenant pour point de départ un personnage historique authentique, le photographe Mathew B. Brady, Cauvin et Lambil abordent un sujet que la bande dessinée populaire des années 1970 fréquentait peu: la manière dont une guerre se raconte, et donc se déforme, une fois passée par un objectif et par les journaux de l'arrière. Le résultat demeure un album d'aventure comique, avec ses charges suicidaires et ses engueulades de bivouac, mais il porte une ironie qui lui vaut une place à part dans la première décennie de la série.

Le point de départ est solide, et il est documenté. Brady et ses opérateurs, Alexander Gardner ou Timothy O'Sullivan, ont réellement sillonné les champs de bataille avec leurs chambres et leurs laboratoires ambulants, et l'exposition new-yorkaise consacrée aux morts d'Antietam, à l'automne 1862, fut l'un des premiers chocs visuels de l'ère moderne: le public découvrait en vitrine ce que les journaux lui servaient jusque-là en phrases. Cauvin prend toutefois avec la technique une liberté que le lecteur informé repérera aussitôt. Les temps de pose de l'époque interdisaient de saisir le mouvement; on ne photographiait que des campements, des ruines et des morts, avant ou après l'affrontement. Un appareil braqué sur une charge relève donc de la convention comique et non de la reconstitution. La licence est assumée, et elle offre à l'album son meilleur ressort: dans une série entièrement bâtie sur le galop, le boulet et la fuite, planter un instrument qui exige que tout le monde s'immobilise relève de la vraie trouvaille de scénariste.

Lambil en tire le meilleur. Son trait, héritier de l'école de Marcinelle et du journal Spirou, vit de rondeurs, d'élans et de déséquilibres; il n'est jamais aussi drôle que lorsqu'il doit figer ses personnages dans une dignité de circonstance pendant que le monde continue d'exploser derrière eux. Le dessinateur, réputé pour le sérieux de sa documentation, uniformes, harnachements, pièces d'artillerie, obtient ici un effet paradoxal: plus le décor est exact, plus la pose est ridicule.

Reste la charge de fond, devenue la marque de la série au milieu des années 1970. Chesterfield veut une image, celle du soldat exemplaire, et il y croit sincèrement. Blutch, lui, a compris depuis longtemps que le cadre décide de tout et que la gloire imprimée à l'arrière n'a jamais coûté un cheveu à ceux qui la distribuent. Entre les deux, le capitaine Stark continue de fournir la matière première, c'est-à-dire des cadavres, et l'album observe sans complaisance cette loi militaire bien connue selon laquelle le mérite d'une action revient rarement à celui qui l'a payée. Cauvin évite la dénonciation frontale et laisse le lecteur faire le rapprochement seul, ce qui rend le propos plus efficace: on rit d'abord, on mesure ensuite ce qui vient d'être dit sur la fabrication des héros nationaux, et sur le rôle qu'y tient une presse ravie qu'on lui fournisse des images.

Notre verdictDes Bleus en noir et blanc n'est ni le plus spectaculaire ni le plus trépidant des albums de la série. C'est en revanche l'un des plus malins de sa première décennie, et l'un de ceux où l'on saisit le mieux ce qui distingue Cauvin des amuseurs de son époque: la capacité à loger une idée adulte, ici la fabrication de l'image de guerre, dans une comédie destinée d'abord aux enfants du journal Spirou, sans alourdir d'un gramme le plaisir de lecture. Près de cinquante ans plus tard, à l'heure où chaque conflit se joue autant sur les écrans que sur le terrain, la démonstration a même gagné en actualité. Quatre étoiles pour un album qui avait compris avant beaucoup d'autres que la guerre se gagne aussi au cadrage.

Points forts

  • Un sujet que la bande dessinée populaire n'avait guère exploréFaire du regard porté sur la guerre le vrai sujet d'un album destiné aux lecteurs de Spirou relève de l'audace tranquille. Cauvin n'écrit pas un essai sur le photojournalisme, mais il loge dans un divertissement d'une quarantaine de planches une question qui n'a pas vieilli: qui décide de ce que l'arrière verra du front, et à quel moment un cliché cesse de témoigner pour commencer à raconter?
  • L'immobilité comme moteur comiqueToute la série carbure au mouvement, charges, chutes, fuites éperdues. L'appareil impose exactement l'inverse, l'arrêt et la pose tenue coûte que coûte. De ce court-circuit naissent les meilleures séquences de l'album, où la solennité de la posture se heurte au désordre du champ de bataille.
  • Lambil, la documentation au service du burlesqueTrait rond et dynamique de l'école de Marcinelle, mais souci d'exactitude peu commun sur les uniformes, le harnachement et le matériel. Ce contraste entre une reconstitution soignée et des situations franchement absurdes est une signature de la série, et il fonctionne ici à plein régime.
  • Un duo au meilleur de son équilibreChesterfield croit à la gloire, Blutch croit à sa peau, et le thème de l'image leur offre le terrain idéal pour s'opposer sans caricature. Le sergent y gagne même une naïveté touchante, qui empêche le récit de le réduire à un simple bourrin galonné.

Réserves

  • La mécanique de série reprend vite ses droitsPassé l'exposition du sujet, l'album retombe volontiers sur ses rails: une charge de Stark, une esquive de Blutch, un rappel au règlement de Chesterfield. La construction en gags enchaînés, héritée de la prépublication hebdomadaire dans Spirou, freine par moments l'idée qu'elle est censée servir.
  • Une satire volontairement retenueCauvin s'arrête au seuil de ce que la matière autorisait. La mise en scène des corps, la fabrication délibérée des clichés, la complaisance des rédactions: tout est suggéré, rien n'est vraiment creusé. Le lecteur adulte referme l'album en se disant que le sujet méritait un cran de plus.
  • Un rapport approximatif à la technique de l'époqueLe scénario traite le photographe en reporter d'action, ce que l'état du matériel rendait alors impossible. La liberté est cohérente avec le ton de la série, mais elle affaiblit un peu la démonstration: c'est précisément parce que l'on ne pouvait pas photographier la bataille que les images de 1862 ont tant fait parler.

À qui s’adresse ce livre ?

Album accessible dès neuf ou dix ans, comme l'ensemble de la série, et parfaitement lisible sans connaître les tomes précédents: le duo Chesterfield et Blutch s'explique de lui-même en quelques planches. Les enfants y trouveront les charges, les chutes et les répliques; les adolescents et les adultes, une réflexion discrète sur la presse et la fabrique des héros, plus quelques repères sur la guerre de Sécession. C'est aussi un bon album à conseiller aux curieux d'histoire de la photographie, à condition d'accepter que le sujet serve la comédie et non l'inverse. Les lecteurs de longue date y verront l'un des moments où Cauvin commence à assumer le fond antimilitariste qui deviendra sa signature.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
Les tuniques bleues, tome 11Des Bleus en noir et blancDupuisAutre · 46 p. · Français978-2-8001-0868-1Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.