Lincoln dans la ligne de mire
- ScénarioFred Neidhardt
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 2025
- Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?
Blutch a déserté une fois de trop, et la sentence tombe : le peloton d'exécution. Dans la geôle où il attend son sort, l'ex-caporal a pour voisine une prisonnière peu ordinaire, Isabella Boyd, dont le nom renvoie à une espionne bien réelle des armées confédérées. Les voilà évadés ensemble, et le déserteur entraîné dans le sillage de la belle jusqu'à Baltimore, au milieu d'un groupe de conspirateurs sudistes qui nourrissent un projet précis : abattre le président Abraham Lincoln. C'est à Blutch, pacifiste par nature, que ces nouveaux amis entendent confier la besogne. Pendant ce temps, le sergent Chesterfield cherche désespérément son insupportable subordonné, sans lequel il ne sait décidément plus faire la guerre. Soixante-neuvième album de la série, paru chez Dupuis le 10 octobre 2025, ce récit de quarante-huit planches tient, de l'aveu même de son scénariste, davantage du polar que du western. Fred Neidhardt s'est appuyé sur un épisode réel de l'histoire américaine, une tentative de complot contre Lincoln à Baltimore, pour y glisser le duo le plus têtu du journal Spirou sans rien perdre du ton de comédie qui a fait sa réputation.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Blutch face à l'Histoire : les Tuniques Bleues jouent gros
Il fallait un certain culot pour placer Les Tuniques Bleues sur la route d'Abraham Lincoln. Depuis 1968, la série créée par Raoul Cauvin et Louis Salvérius traverse la guerre de Sécession en la contournant : on y meurt hors champ, on y charge pour la forme, et le vrai sujet reste l'amitié bougonne d'un sergent va-t-en-guerre et d'un caporal qui ne pense qu'à filer. Pour ce soixante-neuvième album, paru chez Dupuis le 10 octobre 2025, Fred Neidhardt, aux commandes pour la deuxième fois après De l'or pour les Bleus, va chercher du côté des complots visant le président l'un des rares endroits où la plaisanterie devient délicate. Willy Lambil, au dessin de la série depuis 1972, signe à quatre-vingt-neuf ans un album qui ne se contente pas du service minimum.
La construction repose sur un principe éprouvé, séparer Blutch et Chesterfield pour mieux mesurer ce qui les lie. Fred Neidhardt pousse le procédé plus loin qu'à l'accoutumée : le caporal tient seul le fil principal, tandis que le sergent se voit réduit au rôle de chercheur éperdu, comique par son entêtement même. Le déserteur devient le point de convergence de tous les camps, l'armée qui veut le fusiller, une prisonnière qui l'entraîne dans son sillage, des conspirateurs qui voient en lui la main idéale. C'est le meilleur trait du scénario : Blutch a passé soixante-huit albums à répéter qu'il ne voulait tuer personne, on lui demande enfin de le prouver, et pas contre un ennemi anonyme, mais contre un homme dont le lecteur connaît par avance le nom et le destin.
Le livre joue gros, car convoquer Lincoln oblige à déplacer la tension. Elle ne porte plus sur l'issue, que l'Histoire a réglée en avril 1865 sous la balle de John Wilkes Booth, mais sur la place que des personnages de comédie peuvent occuper au bord d'un événement qui ne leur appartient pas. Neidhardt s'en tire par le registre qui est le sien, le quiproquo, la fuite en avant, le dialogue rêche hérité de Cauvin sans les tics de l'imitation, et il s'appuie sur une tentative de complot attestée à Baltimore pour y faire entrer ses deux tuniques. Isabella Boyd apporte le contrepoint qui manquait : elle manipule, séduit, détourne Blutch de son sergent, et rappelle que la série a toujours été meilleure lorsqu'elle laissait entrer un personnage capable de tenir tête à ses deux têtes d'affiche. Le nom n'est pas pris au hasard, Maria Isabella Boyd, dite Belle Boyd, espionna réellement pour la Confédération avant de monter sur les planches.
Le dessin reste l'affaire de Willy Lambil, héritier direct de l'école de Marcinelle : trait rond et nerveux, silhouettes élastiques, sens du mouvement forgé au journal Spirou, gestuelle comique lisible d'un coup d'œil. Sa force tient depuis toujours à ce qu'il ne caricature pas le décor. Uniformes, armes, attelages, rues et intérieurs de bois sont documentés avec un sérieux qui contredit joyeusement le burlesque des visages, et cet écart entre un monde crédible et des personnages en caoutchouc constitue le vrai style des Tuniques Bleues. Le trait s'est simplifié avec les années, mais l'efficacité demeure, en forêt comme en ville. Les couleurs de Leonardo s'en tiennent au registre sourd et terreux de la série, sans jamais tirer vers le joli.
Reste le thème, qui est celui de la série depuis 1968, la guerre vue par ceux qui n'en voulaient pas. L'album y ajoute une question plus âpre, celle de l'homme ordinaire que l'on voudrait convertir en instrument politique. Le traitement demeure léger, conformément au contrat passé avec le lecteur, et l'ensemble avance sans temps mort, plus près du récit d'infiltration que du western. Voir une série d'humour familial s'aventurer de ce côté n'a pourtant rien d'anodin.
Notre verdictLincoln dans la ligne de mire n'est pas le grand album que la série attend depuis la disparition de Raoul Cauvin en 2021, mais c'est un bon album, et surtout un album qui prend un risque. Fred Neidhardt confirme, pour sa deuxième copie après De l'or pour les Bleus, qu'il a compris ce qui fait tenir Les Tuniques Bleues : un pacifiste têtu, un sergent qui l'aime sans le dire, et une guerre qui se moque des deux. En braquant cette mécanique sur un complot visant le président, il oblige le titre à regarder ailleurs que vers ses gags de réserve, et il s'en tire avec assez d'aisance pour qu'on lui pardonne quelques facilités. Willy Lambil, lui, tient encore la charge à un âge où presque tous les dessinateurs ont posé les crayons, et son sens du mouvement demeure le meilleur argument du livre. Un tome recommandable, à offrir aux fidèles comme aux curieux.
Points forts
- Un ressort moral qui donne enfin sa scène à BlutchLe pacifisme du caporal était jusqu'ici un gag de répétition. En plaçant une arme entre ses mains et une cible qui porte un nom connu de tous, le scénario convertit ce trait de caractère en question dramatique. La série cesse un moment de citer ses propres automatismes pour demander à son personnage central ce qu'il vaut.
- Isabella Boyd, une partenaire à la hauteur du duoDécalquée de Maria Isabella Boyd, dite Belle Boyd, espionne confédérée bien réelle, elle n'est ni un faire-valoir ni un simple ressort sentimental. Elle mène, ment, se sert de Blutch et l'éloigne de Chesterfield, ce qui suffit à décaler la mécanique du couple central et à rendre imprévisibles des situations que l'on croyait connaître par cœur.
- Le métier de Lambil, intact dans le mouvement et le décorÀ quatre-vingt-neuf ans, le dessinateur tient encore la double exigence de l'école de Marcinelle, des personnages élastiques et un environnement documenté. Poursuites, évasions et bousculades gardent une lisibilité que beaucoup de séries humoristiques récentes ont perdue, et les décors, urbains comme forestiers, restent d'une belle efficacité.
Réserves
- Une issue dont l'Histoire tient déjà la cléNul n'ignore que Lincoln n'est pas tombé sous la balle d'un caporal de fiction. Le récit doit donc composer avec un dénouement dont les grandes lignes sont écrites d'avance, et la tension dramatique en souffre mécaniquement, si habile que soit la manière de s'en tirer.
- Des rouages qui restent apparentsAprès soixante-neuf tomes, la mécanique se lit à livre ouvert, la condamnation, l'évasion, la poursuite, le sergent qui hurle. L'ensemble est mené avec métier, mais l'humour n'a plus tout à fait le mordant de Raoul Cauvin, et l'on demeure en deçà des grandes réussites des années 1980, où l'absurde et la noirceur cohabitaient avec davantage de tranchant.
- Un sujet historique réduit à des silhouettesLa conspiration sudiste, l'entourage présidentiel et Belle Boyd elle-même sont ramenés au format de la comédie. On n'attend pas de rigueur documentaire de quarante-huit planches d'humour, mais qui veut comprendre les ressorts réels des complots visant Lincoln devra chercher ailleurs.
À qui s’adresse ce livre ?
Le lecteur idéal reste celui qui suit la série depuis l'enfance et retrouve, une fois l'an, un rendez-vous familier. L'album se lit pourtant sans rien connaître des précédents : tout ce qu'il faut savoir tient dans les premières planches. Il convient à partir de neuf ou dix ans, avec une réserve d'usage, puisqu'il y est question de peloton d'exécution, de complot et de projet d'assassinat politique, sujets qui appellent volontiers un mot d'explication à la maison ou en classe. Les adultes y trouveront le plaisir de la mécanique du duo et le clin d'œil historique, les enseignants une accroche commode pour aborder la guerre de Sécession. Qui découvre la bande dessinée franco-belge par ce titre gagnera en revanche à remonter d'abord aux albums des années 1980, où la formule est à son meilleur. Quant aux amateurs d'histoire américaine exigeante, ils tiendront ce livre pour une porte d'entrée, jamais pour une source.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
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Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.