De quoi parle ce livre ?
Soixante-quinzième volume de la série et sixième consacré à l'arc Dressrosa, ce tankobon paru chez Glénat sous le titre « Ma gratitude » réunit les chapitres 743 à 752 et saisit l'arc à l'instant où il bascule. Tout part d'un accident : Usopp met Sugar hors de combat sans l'avoir vraiment cherché, et la disparition de son pouvoir se propage aussitôt à l'échelle du royaume. Les jouets qui peuplaient l'île retrouvent d'un coup leur apparence normale, et Dressrosa est secouée par une panique générale, que prend en charge le chapitre d'ouverture, « Dressrosa tremble ». Fou de rage, Doflamingo riposte en déployant la « cage à oiseaux » au-dessus du royaume et met au point un plan destiné à neutraliser ses adversaires. Le volume confirme dans le même mouvement que Sabo est le chef d'état-major de l'armée révolutionnaire, et il l'oppose sans attendre à l'amiral Fujitora, pendant que les combattants du Colisée s'élancent à leur tour et que l'affrontement se scinde en quatre fronts suivis en alternance. Un tome de bascule, donc, qui referme la phase d'exposition de l'arc et ouvre la bataille sans en livrer l'issue.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Dressrosa se réveille, la cage se referme
Un tome de manga au long cours se juge d'abord à sa fonction dans l'arc, et celui-ci ne prépare pas : il déclenche. Depuis cinq volumes, Eiichirō Oda installait patiemment le mécanisme de Dressrosa, un royaume de jouets, un pouvoir qui efface les souvenirs, une population qui ignore ce qu'elle a perdu. Le soixante-quinzième le met en marche, et c'est une maladresse qui s'en charge. Là est toute la malice du volume : le renversement le plus attendu de l'arc arrive de la main du personnage le moins héroïque de l'équipage, et le titre du tome, emprunté à l'un de ses chapitres, place la dette et le remerciement au centre de l'affaire.
Le découpage du tome est d'une netteté remarquable. Le chapitre d'ouverture, « Dressrosa tremble », ne raconte pas un combat mais une onde de choc : Oda multiplie les cases de foule, saute d'un quartier à l'autre, laisse la nouvelle se propager par les visages plutôt que par les dialogues. Il suffit de quelques planches pour solder ce que plusieurs volumes d'exposition avaient patiemment mis en place. La réussite tient à une confiance : Oda compte sur son lecteur pour reconnaître des silhouettes croisées des dizaines de chapitres plus tôt et mesurer seul ce que ces retrouvailles coûtent.
Vient ensuite la riposte, et le volume y montre son intelligence dramaturgique. Plutôt que d'enchaîner les duels, Doflamingo change les règles du terrain : la « cage à oiseaux » du chapitre 745 transforme le royaume en arène close. L'idée, autant graphique que scénaristique, offre à Oda un motif qu'il peut glisser à l'arrière-plan de n'importe quelle case, un horizon barré qui rappelle à chaque page que tout se jouera désormais à l'intérieur de ce périmètre. Le tome remplace ainsi un objectif, libérer l'île, par une contrainte, tenir dans un périmètre fermé, ce qui reste la façon la plus économique de relancer un arc qui menaçait de s'étirer.
Le revers est connu de tout lecteur de shonen au long cours : la dispersion. Le chapitre 750 s'intitule « Une bataille sur quatre fronts » et assume franchement le montage parallèle. Oda gère cette division avec métier, en donnant à chaque front son échelle et son registre propres, mais le tankobon subit ici son régime de prépublication. Chaque chapitre du Weekly Shonen Jump doit se clore sur un crochet, et lus à la suite, ces crochets finissent par se ressembler. On avance beaucoup, on conclut peu.
Le dessin, lui, est au sommet de cette période. Le noir et blanc de Dressrosa joue d'une architecture baroque, de trames denses et de perspectives écrasées, et la composition épouse le sens de lecture japonais : les révélations tombent volontiers sur la case qui suit le tour de page, en haut à droite de la planche neuve, là où l'œil se pose d'abord. Le chapitre 747, « Lieutenant-chef Pica », rappelle au passage le goût de l'auteur pour les officiers monumentaux, et le tome ne se prive pas des ruptures d'échelle brutales d'une case à la suivante. Le registre comique reste intact : grimaces et onomatopées énormes cohabitent avec la monumentalité sans que le trait se contredise. Oda travaille par saturation, quitte à faire déborder ses cadres.
Reste le geste le plus fort du volume : Sabo. Le tome ne se contente pas de confirmer son statut de chef d'état-major de l'armée révolutionnaire, annoncé dès le titre du chapitre 744 ; il le met à l'épreuve sept chapitres plus loin en le plaçant face à l'amiral Fujitora. Un auteur moins sûr aurait fait durer la révélation. Oda la dépense aussitôt et gagne au change une confrontation qui en donne la mesure exacte. C'est cette manière de payer comptant ses promesses qui rend le volume aussi nerveux, et qui lui permet de faire tenir en dix chapitres ce que d'autres séries étaleraient sur trois tomes.
Notre verdict« Ma gratitude » est un tome pivot, et il en a toutes les qualités comme tous les défauts. Il liquide en quelques planches une situation que l'arc mettait en place depuis longtemps, il relance immédiatement la tension par une trouvaille de mise en scène remarquable, et il installe une révélation majeure en la mettant aussitôt à l'épreuve. Le dessin y est ample, saturé, parfaitement maîtrisé dans ses ruptures d'échelle. En contrepartie, il ne conclut rien, disperse son attention sur quatre fronts et laisse affleurer le rythme haletant de la prépublication hebdomadaire. Jugé pour ce qu'il est, une fraction de récit conçue pour être lue dans la continuité, c'est l'un des volumes les plus efficaces de la saga Dressrosa : celui où l'arc cesse d'expliquer et commence enfin à se battre.
Points forts
- Un basculement confié au moins héroïque de l'équipageFaire dépendre le renversement de l'arc de la maladresse d'Usopp plutôt que de la puissance de Luffy est un choix d'écriture superbe. Il préserve la logique comique du personnage tout en lui attribuant, sans qu'il l'ait cherché, le geste le plus décisif du royaume. Le tome en tire aussi une leçon de rythme, puisqu'il liquide en quelques planches une situation que l'arc entretenait depuis plusieurs volumes.
- La cage à oiseaux, trouvaille de mise en scène autant que de scénarioLe dispositif déployé par Doflamingo ne se contente pas de relancer l'intrigue: il redéfinit l'espace même du récit. Le royaume devient une arène fermée, et le motif reste visible à l'arrière-plan des planches, si bien que la menace n'a plus besoin d'être commentée pour peser. Elle est passée dans le décor.
- Une révélation payée comptantLe statut de Sabo est confirmé au deuxième chapitre du tome, puis mis à l'épreuve face à un amiral avant la fin du même volume. Ce refus d'attendre évite l'effet d'annonce et installe le personnage par l'action plutôt que par le discours. C'est aussi ce qui donne au tankobon son allure de sprint.
Réserves
- Un tome qui n'achève rienC'est la condition même d'un volume de milieu d'arc, mais elle est ici particulièrement marquée: tout est ouvert, rien n'est réglé, et le volume se referme en pleine bataille. Pris isolément, hors de la continuité de la série, ce tankobon frustre plus qu'il ne satisfait. Il se juge comme le deuxième acte d'une pièce, pas comme un récit complet.
- Un effectif qui débordeEntre les officiers de Doflamingo, les combattants du Colisée, les habitants rendus à leur forme humaine et les alliés dispersés sur quatre fronts, la densité de personnages atteint un seuil critique. Le lecteur occasionnel devra tenir mentalement un tableau de bord, et certaines pages tiennent moins de la scène que du relevé de positions.
- La mécanique du crochet hebdomadaireLus d'affilée, les dix chapitres trahissent leur origine de prépublication: beaucoup se terminent sur une entrée fracassante ou une menace suspendue. L'effet fonctionne encore, mais la répétition émousse la surprise, et l'on devine parfois le retournement une planche avant qu'il ne tombe.
À qui s’adresse ce livre ?
Ce volume s'adresse d'abord aux lecteurs déjà engagés dans l'arc Dressrosa : il suppose acquis le fonctionnement de l'île, la géographie de ses factions et l'identité d'une trentaine de personnages. Ceux qui suivent la série depuis longtemps y trouveront l'un des tomes les plus stimulants de la période, celui où la mécanique installée patiemment se met enfin en marche. Les amateurs de grandes batailles chorales, de montage parallèle et de démesure graphique seront comblés. En revanche, ce n'est en aucun cas une porte d'entrée : quiconque découvrirait One Piece par ce tankobon se retrouverait devant un affrontement dont il ignore les enjeux. Ceux qui préfèrent les volumes refermés sur eux-mêmes gagneront à le lire d'une traite avec les suivants.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.