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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Où est donc Arabesque ?

Première publication
2021
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Guerre de Sécession. De retour de mission, le caporal Blutch découvre qu'Arabesque a disparu du cantonnement du 22e de cavalerie. Sa jument, réputée pour sa faculté à faire la morte au beau milieu d'une charge, et donc seule garantie sérieuse de rentrer vivant d'une bataille, a été réquisitionnée en son absence par une autre unité nordiste. Blutch le prend si mal qu'il met le camp sens dessus dessous, mess des officiers compris, avant d'entraîner le sergent Cornélius Chesterfield sur la piste de l'animal. S'ouvre une équipée à travers un pays en guerre, où les deux compères doivent composer avec la logique militaire, les hasards de la campagne, un vieil ennemi croisé en chemin et plus d'une occasion d'y laisser la peau. Le tandem y retrouve son équilibre de toujours: le sergent qui croit encore à la gloire de l'uniforme, le caporal qui ne croit qu'à sa peau et à sa monture. Paru chez Dupuis le 15 octobre 2021, moins de deux mois après la mort de Raoul Cauvin, l'album referme les soixante-quatre scénarios que l'auteur aura signés pour Les Tuniques bleues, série lancée dans le journal Spirou à la fin des années 1960 avec Louis Salvérius et dessinée par Willy Lambil depuis 1972.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Le dernier galop de Raoul Cauvin

Il y a des albums que l'on ne lit jamais tout à fait pour eux-mêmes. Où est donc Arabesque? est le soixante-quatrième et dernier scénario de Raoul Cauvin pour Les Tuniques bleues, paru moins de deux mois après sa mort, et porteur d'un numéro 64 alors que le tome 65, confié à une nouvelle équipe, occupait les tables des libraires depuis un an. Reste la question que l'émotion a tendance à escamoter: que vaut le livre une fois l'hommage rendu? Un adieu de circonstance, ou un vrai Tuniques bleues?

La construction repose sur le principe le plus éprouvé de la série: un prétexte minuscule, tenu à bout de bras d'un bout à l'autre de l'album, qui sert de fil à une traversée du décor. Ici, une jument disparue. Cauvin n'a jamais demandé davantage à ses points de départ, et il a raison, car le moteur n'est pas l'énigme mais le déplacement. Chaque étape de la recherche fait surgir un interlocuteur, un règlement absurde, une contrariété, et le comique s'enclenche sur le frottement entre l'obstination du caporal et le sens du devoir dont le sergent ne démord pas. Le récit prend la forme d'un road movie, avec ce que cela suppose de rencontres épisodiques et de relances en bas de page. Les dialogues restent brefs, très oraux, et l'essentiel du rire naît d'une réplique décalée plutôt que d'une chute dessinée.

Sur le fond, l'album creuse la veine qui a fait la singularité de la série dans le catalogue Dupuis: un antimilitarisme joyeux, jamais théorique, qui passe par le refus obstiné d'un homme d'aller mourir pour une idée. Le lien de Blutch à Arabesque, animal capable de simuler la mort pour épargner son cavalier, condense à lui seul la morale du cycle: dans cette guerre, la lucidité est du côté de ceux qui esquivent. Cauvin y ajoute sa tendresse habituelle pour le couple mal assorti, l'un ronchon et sentimental, l'autre patriote et perpétuellement floué, dont l'amitié ne se dit jamais autrement que par l'engueulade. Qu'un demi-siècle d'écriture consacré à la survie s'achève sur le sauvetage d'un cheval n'est pas la moindre des cohérences.

Le dessin de Lambil relève pleinement de l'école de Marcinelle, ce trait rond et élastique venu du journal Spirou, souple sur les visages, expressif sur les postures, aux antipodes de la ligne claire et de ses aplats sages. S'y ajoute un sens du documentaire que peu de ses contemporains possédaient: uniformes, harnachements, campements et matériel de la guerre de Sécession sont restitués avec une exactitude qui contredit joliment la caricature des visages. Les chevaux, en particulier, sont admirablement observés, et l'album leur donne enfin le rôle-titre. La couleur, chaude et un peu passée, installe une lumière d'automne qui convient à cette histoire de fin de parcours. Le trait est celui d'un dessinateur de quatre-vingt-cinq ans, plus posé, moins fourmillant qu'à l'époque des Bleus dans la gadoue, mais la lisibilité et le sens du mouvement demeurent intacts.

Notre verdictOù est donc Arabesque? ne figurera pas parmi les sommets de la série, et l'on sent bien qu'il n'a jamais visé cela. C'est un bon épisode, drôle, bien rythmé, joliment dessiné, qui applique une recette maîtrisée sans forcer la voix. Sa valeur tient à cette justesse tranquille autant qu'à sa place dans l'histoire de la bande dessinée franco-belge: le point final d'une des plus longues collaborations du genre, posé par un scénariste qui n'aura jamais cessé de préférer le soldat qui veut rentrer chez lui à celui qui charge. Quarante-huit pages qui ne réclament rien, et une histoire de fidélité entre un homme et sa jument dont on peut faire, si l'on veut, tout autre chose qu'une histoire de cheval. Pour les fidèles, un rendez-vous à ne pas manquer; pour les autres, une porte d'entrée aussi bonne qu'une autre dans une série qui a formé plusieurs générations de lecteurs.

Points forts

  • Une mécanique de duo restée parfaitement huiléePlus de cinquante ans après leur création, Blutch et Chesterfield fonctionnent encore au quart de tour. Cauvin connaît si bien ses deux personnages qu'un enjeu dérisoire lui suffit à relancer leur dispute permanente entre devoir et instinct de survie. Le dialogue, très parlé, sonne juste de bout en bout, et l'affection entre les deux hommes affleure sans jamais être formulée. C'est un savoir-faire d'écriture, pas un pilotage automatique.
  • Un prétexte qui dit toute la morale de la sérieChercher un cheval pendant que la guerre continue autour de soi: l'idée est modeste, mais elle résume un demi-siècle de propos. La jument capable de faire la morte est la métaphore parfaite du programme de Blutch, survivre plutôt que servir, et le lecteur fidèle y reconnaît la signature de Cauvin, qui a toujours préféré la désobéissance discrète au discours pacifiste appuyé.
  • Le métier de Willy LambilLe dessin conjugue la rondeur héritée de Marcinelle et une documentation historique sérieuse sur les uniformes, les campements et le matériel. Les chevaux, superbement rendus, occupent ici le premier plan, et la mise en couleurs automnale donne à l'ensemble une chaleur qui accompagne bien le ton de l'album. Rien n'est spectaculaire, tout est solide et immédiatement lisible, ce qui est plus rare qu'on ne le croit.

Réserves

  • Un album de fidélité, pas de renouvellementQui a lu vingt Tuniques bleues sait exactement où il met les pieds. Les ressorts comiques, le rythme, la structure de quête, la galerie d'officiers bornés: tout est à sa place, et rien ne surprend. L'album se lit avec plaisir et se referme sans que la série ait bougé d'un pouce. On peut y voir l'élégance d'un vieux professionnel qui refuse de hausser le ton, on peut aussi regretter qu'un dernier scénario n'ait pas tenté davantage.
  • Une lecture parasitée par les circonstancesLa mort de Cauvin, survenue le 19 août 2021, moins de deux mois avant la sortie, colore inévitablement la réception. Le titre lui-même, avec son point d'interrogation et sa quête d'un compagnon disparu, prend une résonance que le scénario n'avait pas prévue. Il faut un réel effort pour évaluer l'album à sa valeur propre, qui est celle d'un bon épisode de série, honorable et léger, et non celle d'un testament construit comme tel.
  • Une numérotation déroutanteCe tome 64 paraît un an après le tome 65, L'Envoyé spécial, confié à BeKa et José Luis Munuera en octobre 2020. Le lecteur qui suit la série dans l'ordre des numéros découvre donc la reprise avant l'adieu du créateur, ce qui brouille la transition et prive l'album de l'effet de clôture qu'il aurait mérité. Décision d'éditeur, sans doute justifiée par les délais de fabrication, mais elle pèse sur l'expérience de lecture.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux lecteurs de la série, qui y trouveront le terme d'un compagnonnage de plusieurs décennies et voudront saluer Cauvin une dernière fois. Il reste parfaitement accessible aux nouveaux venus: comme presque tous les Tuniques bleues, il se lit indépendamment, sans connaissance préalable, à partir de huit ou neuf ans, et se prête bien aux lectures partagées entre générations. Les amateurs de bande dessinée franco-belge classique et d'humour de série y retrouveront un savoir-faire devenu rare. En revanche, les lecteurs en quête d'une bande dessinée historique exigeante sur la guerre de Sécession, ou d'un récit de guerre adulte et grave, doivent regarder ailleurs: la reconstitution est soignée, mais elle sert la comédie, jamais l'inverse.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.