Le fil littéraireParutions, entretiens, critiques et patrimoineRecevoir l’essentiel
Rechercher

MangaLangue d’origine : Japonais

Périple sur l'île des hommes-poissons

Première publication
2012
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Soixante-deuxième tome de One Piece, paru chez Glénat le 23 mai 2012, ce volume relié rassemble les chapitres 604 à 614 et poursuit l'arc de l'île des Hommes-Poissons, entamé à la toute fin du tome précédent. Reparti de l'archipel Sabaody après deux ans de séparation, l'équipage du chapeau de paille s'enfonce vers les grands fonds. La plongée occupe la première moitié du volume, de Vers les profondeurs à Dix mille mètres sous la mer, avec l'épisode du kraken en son centre, avant l'entrée dans ce que le récit nomme le paradis sous-marin. Vient ensuite la découverte de l'île elle-même, de sa bulle, de ses sirènes et du royaume Ryugu, où l'équipage se disperse aussitôt. Le tome installe alors ses figures : la voyante Madame Shyarly et sa prédiction, le roi Neptune, la princesse sirène Shirahoshi retenue dans sa tour-coquille, et, du côté des menaces, Vander Decken IX ainsi que Hody Jones, à la tête des nouveaux pirates hommes-poissons. La couverture, où figurent notamment Luffy, Sanji, Chopper, Neptune, Megalo, Keimi et Pappag, annonce bien ce tome de découverte : il ouvre le conflit sans le trancher.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Dix mille mètres de descente pour installer un monde

Un tome de One Piece ne se juge pas comme un récit autonome : c'est une tranche de onze chapitres prélevée sur un feuilleton prépublié chaque semaine dans le Weekly Shonen Jump, puis reliée en tankobon. Le soixante-deuxième volume, paru chez Glénat en mai 2012, assume pleinement sa fonction d'ouverture. Il ne dénoue aucun des conflits qu'il installe et consacre l'essentiel de ses planches à deux gestes : descendre, puis regarder. La matière narrative y est mince ; l'invention graphique, elle, ne l'est pas, et rarement le dessin d'Eiichirō Oda aura travaillé aussi ouvertement l'échelle, l'obscurité et le vertige.

Le découpage du volume se lit en deux blocs nets. Le premier tient en quatre chapitres dont les titres suffisent à donner le programme : Vers les profondeurs, Le kraken et les pirates, Dans les abysses, Dix mille mètres sous la mer. C'est un mouvement vertical continu, où le navire s'enfonce, la lumière disparaît et la faune grossit. Oda y exploite une contrainte que la série n'avait jamais poussée aussi loin, l'absence d'horizon : les planches en noir et blanc gagnent en aplats d'encre, les silhouettes se découpent en réserve, et le lecteur perd les repères de spatialisation qui organisent d'ordinaire un affrontement en surface. L'épisode du kraken sert de respiration comique et de démonstration de force au milieu de cette plongée, comme un palier dans une apnée. Le rythme est celui d'un tunnel : lent en apparence, tendu par la seule promesse de ce qui attend au bout.

Le second bloc s'ouvre avec Le paradis sous-marin et couvre les sept derniers chapitres, dont celui qui donne son titre au volume. La descente cède alors la place à l'inventaire : il faut faire tenir une géographie entière, la bulle qui abrite l'île, ses sirènes, le royaume Ryugu et son palais, puis une cour, une prophétie et deux antagonistes. C'est beaucoup, et le montage devient plus haché. L'équipage se disperse presque aussitôt, ce qui permet à Oda de couper d'un groupe à l'autre et de couvrir plus de terrain, au prix d'une attention diluée. La méthode est éprouvée chez lui, elle avait fait ses preuves à Water Seven comme à Sabaody, mais elle produit ici un ventre mou vers le milieu du tome, où l'on visite plus qu'on n'avance.

La dramaturgie repose entièrement sur des amorces. La prédiction de Madame Shyarly, que son chapitre présente comme l'extraordinaire voyante, pose une menace formulée sans être datée. Le chapitre qui porte pour tout titre le nom de Hody Jones installe son antagoniste par le geste plutôt que par le discours et laisse ses motifs dans l'ombre, ce qui vaut mieux que la déclaration d'intention habituelle du genre. Vander Decken IX relève du registre inverse, grotesque et obsessionnel, et son comique masque assez mal la brutalité. Quant au chapitre intitulé La princesse sirène et la tour-coquille, il offre l'image la plus forte du volume : une géante enfermée et pleurante, dont la disproportion physique dit exactement l'impuissance. Oda y trouve un cadrage récurrent, le personnage minuscule au premier plan face à la masse de Shirahoshi, qui fonctionne aussi bien comme gag que comme note d'émotion. Le dernier chapitre s'appelle Ce qui est fait est fait, et ce titre résume la seule chose que le tome verrouille : non pas un combat, mais un point de non-retour.

Reste la place du volume dans l'arc. Le tome précédent avait pris en charge les retrouvailles et le départ ; celui-ci fait le voyage et l'installation. Il est donc structurellement condamné à être le moins spectaculaire de la séquence, et il paraît le savoir : sa dernière ligne droite ne cherche pas le cliffhanger de combat, mais l'engrenage, le geste qui rend le conflit inévitable. Jugé pour ce qu'il est, une fraction de feuilleton et non un livre clos, c'est un travail dense en informations, porté par une inventivité graphique supérieure à son enjeu narratif immédiat.

Notre verdictVolume charnière, plus contemplatif que spectaculaire, ce soixante-deuxième tome fait exactement le travail d'une ouverture d'arc : il transporte l'équipage, ouvre un monde et distribue ses menaces. Sa première moitié, cette descente de dix mille mètres traitée en noirs profonds, compte parmi les plus belles séquences d'ambiance de la série ; sa seconde paie le prix de l'exposition, avec une visite guidée un peu longue et des enjeux encore purement annoncés. Jugé pour ce qu'il est, une fraction de récit et non un livre refermé, il tient son rang : dense, lisible, graphiquement généreux, et suffisamment chargé de fils en attente pour donner envie d'enchaîner aussitôt. On lui pardonnera d'être un tome de seuil, à condition de ne pas s'arrêter là.

Points forts

  • Une plongée traitée comme un morceau de bravoure graphiqueLes quatre premiers chapitres tirent un parti remarquable du noir et blanc: masses d'encre, silhouettes en réserve, créatures dont l'échelle n'est lisible que par comparaison avec le navire. La série retrouve là l'émerveillement pur de ses meilleures traversées, où le décor suffit à tenir la page.
  • Une exposition dense qui ne perd jamais son lecteurLe volume introduit une géographie, une monarchie, une voyante et deux antagonistes en une poignée de chapitres, et parvient à rester clair. Chaque figure entre par une scène qui la caractérise d'un trait, ce qui reste le savoir-faire de feuilletoniste le plus sûr d'Oda.
  • La tour-coquille, sommet émotionnel du volumeLa princesse sirène enfermée dans sa tour concentre en quelques planches le motif central de l'arc. La disproportion, d'abord comique, se retourne en signe de solitude, et le découpage joue de l'écart d'échelle avec une précision qui évite le pathos.

Réserves

  • Un tome qui n'existe pleinement que lu à la suiteAucun fil ouvert ici n'est refermé: la prédiction, la menace de Vander Decken IX, les intentions de Hody Jones et le sort de Shirahoshi restent tous en suspens. Pris isolément, ce volume laisse le lecteur au milieu d'une phrase, plus encore que la moyenne des tomes de la série.
  • Un ventre mou touristique au centre du volumeUne fois l'île atteinte, la dispersion de l'équipage sert surtout à faire visiter les lieux. Les allers-retours entre groupes ralentissent une progression déjà peu tendue, et plusieurs scènes de sirènes relèvent du gag attendu davantage que de la construction dramatique.

À qui s’adresse ce livre ?

Ce tome s'adresse d'abord aux lecteurs qui suivent la série dans l'ordre : il suppose acquis le retour de l'équipage après l'ellipse de deux ans et la reprise de la route vers le Nouveau Monde, et se lit mal isolément. Les amateurs de combats y trouveront peu de chose, l'affrontement du kraken mis à part ; en revanche, ceux qui aiment chez One Piece l'invention de décors et le sens du dépaysement sont ici particulièrement bien servis, la descente vers les grands fonds comptant parmi les séquences d'atmosphère les plus soignées de la série. C'est aussi un bon volume pour un lecteur adolescent qui découvre l'arc, à condition de disposer du suivant, puisque le conflit annoncé ne se déclenche qu'après ces onze chapitres. Les lecteurs venus de la bande dessinée franco-belge devront accepter le sens de lecture japonais, de droite à gauche, ainsi qu'un rythme de prépublication hebdomadaire qui prend son temps pour installer un lieu avant de s'en servir.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.