
De quoi parle ce livre ?
Roman d'anticipation dystopique de H. G. Wells, publie en 1899 sous le titre When the Sleeper Wakes, puis revise en 1910 sous le titre The Sleeper Awakes. Le recit suit Graham, un homme de la fin du XIXe siecle qui tombe dans un sommeil cataleptique et se reveille environ deux siecles plus tard. Pendant son sommeil, sa fortune placee en fiducie a fructifie par les interets composes au point de faire de lui, sur le papier, le maitre de la moitie du monde, tandis qu'un Conseil de curateurs gouvernait en son nom. A son reveil, il decouvre une civilisation urbaine gigantesque (villes couvertes, trottoirs roulants, machines volantes) mais profondement inegalitaire, ou une masse de travailleurs vetus de bleu est asservie par la Compagnie du travail. Une revolte menee par Ostrog renverse le Conseil au nom du Dormeur, avant qu'Ostrog ne cherche a instaurer sa propre dictature en s'appuyant sur une police importee pour mater le peuple. Graham prend alors le parti des revoltes, apprend a piloter et affronte les forces d'Ostrog lors d'un combat aerien a l'issue incertaine. Le livre explore le pouvoir economique concentre, le progres technologique et le controle des masses.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le réveil du dormeur: Wells, prophète du capital et de la foule
On range parfois ce roman de 1899 dans la littérature pour la jeunesse: c'est un contresens. Paru d'abord en feuilleton puis en volume sous le titre 'When the Sleeper Wakes', profondément remanié en 1910 sous celui de 'The Sleeper Awakes', il compte parmi les dystopies fondatrices, aux côtés de 'La Machine à explorer le temps'. Un homme du XIXe siècle sombre dans un sommeil cataleptique et se réveille deux siècles plus tard, devenu, par le seul jeu des intérêts composés, propriétaire légal de la moitié du monde. Tout l'intérêt du livre est là: comment Wells transforme une intuition économique (l'argent qui dort et qui enfle) en fresque politique d'une société de masse asservie, prise entre ville-machine, révolution confisquée et propagande.
La construction repose sur un dispositif simple et redoutablement efficace: le réveil de Graham fournit un regard neuf qui découvre le monde en même temps que le lecteur, procédé de dépaysement que la science-fiction reprendra sans fin. Le récit épouse une courbe en trois temps: le sommeil et l'éveil, la fausse libération, puis l'éveil véritable de la conscience. Graham apprend d'abord qu'il est devenu, à son insu, le 'Maître', idole d'un culte et propriétaire nominal de la planète; il est aussitôt capté par Ostrog, qui soulève la foule contre le Conseil blanc en son nom, renverse l'oligarchie des fidéicommissaires, puis se révèle un tyran pire que ceux qu'il abat. Le paradoxe structurel est assumé: le héros est tout-puissant en droit, impuissant en fait. Graham subit, observe, sert d'oeil de caméra plus qu'il n'agit, jusqu'au sursaut final où, ayant compris la trahison, il se range du côté des ouvriers et livre une bataille aérienne dont Wells suspend délibérément l'issue.
Ce monde est l'un des plus saisissants de l'anticipation: un Londres clos, vertical, couvert, parcouru de trottoirs roulants, alimenté par d'immenses roues à vent, saturé d'écrans et de 'machines à babil' qui déversent nouvelles et réclames. Le peuple en toile bleue, régi par la Compagnie du Travail, vit dans une servitude salariale à peine voilée. Le style de Wells excelle dans cette description urbaine: le vertige des perspectives, la rumeur de la foule et la lumière artificielle composent des pages d'une force visuelle rare, presque cinématographique, où l'on a pu voir une matrice du 'Metropolis' de Fritz Lang. Cette puissance plastique est le vrai moteur du livre, davantage que l'intrigue.
Sur le fond, Wells vise juste et loin. Les intérêts composés y deviennent le ressort d'une ploutocratie: l'argent qui dort finit par tout posséder, et les gérants du dormeur se muent en une oligarchie qui gouverne en son nom. La presse et la réclame apparaissent comme des instruments d'abrutissement des masses, intuition stupéfiante pour 1899. Surtout, le roman met dans la bouche d'Ostrog une rhétorique inquiétante: la démocratie serait morte, la multitude vouée à obéir, une aristocratie d'hommes forts appelée à régner. Wells prête ainsi à son démagogue un discours quasi proto-fasciste et darwiniste social qu'il condamne, sans lever tout à fait l'ambiguïté, lui que le socialisme fabien n'a jamais guéri d'une tentation technocratique et élitiste. L'épisode où Ostrog fait venir des troupes africaines, la 'police noire', pour écraser les ouvriers londoniens, choisies précisément parce que sans attache avec la population locale, sert la démonstration politique tout en trahissant les angoisses raciales de l'époque.
Reste que l'exécution romanesque demeure inégale. La psychologie est mince, l'idylle nouée autour d'Helen Wotton (la jeune femme qui éveille sa conscience sociale) verse dans le mélodrame, et le rythme pâtit des longues plages descriptives. Wells lui-même, insatisfait, récrira le livre en 1910 sous le titre 'The Sleeper Awakes' en allégeant cette intrigue sentimentale. Ici, le penseur l'emporte constamment sur le conteur: on lit ce roman pour son monde et ses idées, non pour la conduite de son héros.
Notre verdictUn livre imparfait mais fondateur. 'Quand le dormeur s'éveillera' n'a ni l'élégance de 'La Machine à explorer le temps' ni la maîtrise de 'La Guerre des mondes', et Wells a eu raison de le juger perfectible. Il n'en demeure pas moins un jalon capital: l'une des premières grandes dystopies urbaines, une méditation prophétique sur l'argent, la foule et la propagande, doublée d'un pressentiment des démagogies du XXe siècle. On le lit moins pour son héros que pour son monde et ses idées, qui n'ont rien perdu de leur tranchant. À découvrir comme une matrice du genre, plutôt que comme un chef-d'oeuvre pleinement abouti.
Points forts
- Une prophétie du capital et des foulesL'idée maîtresse, un dormeur enrichi malgré lui par les intérêts composés et devenu maître du monde, offre une allégorie saisissante du capitalisme financier. Wells y greffe la manipulation des masses par la presse et la réclame, thème d'une modernité stupéfiante pour 1899.
- La ville-machineLe Londres clos, vertical, aux trottoirs mobiles et aux roues à vent géantes, est l'une des premières grandes mégapoles de la science-fiction. Cette imagerie irriguera tout le cinéma dystopique, de 'Metropolis' à 'Blade Runner'.
- Une lucidité politiqueOstrog, le libérateur qui trahit le peuple pour fonder sa propre dictature au nom d'une aristocratie d'hommes forts, incarne l'ambiguïté de toute révolution. Wells refuse l'utopie facile et pressent les démagogies à venir.
Réserves
- Un héros passifGraham traverse le roman en spectateur ballotté par les événements, et sa psychologie reste sommaire. Ce défaut, Wells l'a lui-même reconnu en remaniant le texte en 1910.
- Mélodrame et longueursL'intrigue cède par moments au pathos, le rythme pâtit des plages descriptives et le dénouement, volontairement suspendu, peut frustrer. Le romancier est ici nettement en deçà du penseur.
- Un imaginaire racial datéL'épisode de la 'police noire' appelée par Ostrog pour mater les ouvriers londoniens, utile à la démonstration, n'en reflète pas moins les angoisses raciales victoriennes et met aujourd'hui le lecteur mal à l'aise.
À qui s’adresse ce livre ?
Ce livre s'adresse d'abord aux amateurs de science-fiction classique et à tous ceux qui, ayant lu Orwell, Huxley ou Zamiatine, veulent remonter à l'une des sources de la dystopie moderne, qui leur doit beaucoup. Il intéressera aussi les curieux d'histoire des idées (capitalisme financier, société de masse, pouvoir des médias) et les étudiants qui suivent la généalogie de l'anticipation. Malgré l'étiquette 'jeunesse' de la fiche, ce n'est pas un ouvrage pour enfants: la matière politique et la noirceur du propos visent un lectorat adulte. Qui cherche une psychologie fouillée ou une intrigue parfaitement tenue sera en revanche moins comblé: c'est la puissance visionnaire, non le raffinement romanesque, qui fait ici le prix du texte.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Quand le Dormeur S'éveillera | RBA Coleccionables | n.c. | Autre · Français | 978-84-1393-659-8 | Non renseigné |
| Quand le dormeur s'éveilleraUn roman fantastique et de science-fiction d'Herbert George Wells | CULTUREA | Autre · Français | 979-10-419-1656-6 | Non renseigné | |
| Quand le dormeur s'éveillera | CASTOR ASTRAL | Autre · Français | 979-10-278-0155-8 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.