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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Rumberley

Première publication
1979
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Quinzième album des Tuniques Bleues, Rumberley s'ouvre au lendemain d'une bataille qui a saigné les deux camps. Le sergent Cornélius Chesterfield a pris une balle entre les côtes et se retrouve hors de combat; le caporal Blutch, lui, en sort indemne: seul homme valide avec le médecin, il exaspère un Chesterfield cloué sur sa paillasse, qui l'expédie aux corvées les plus exposées, comme aller tirer de l'eau au puits sous les balles. Trop entamé pour tenir la position, le général Alexander se replie le temps d'aller chercher des renforts et laisse ses blessés dans un bourg voisin, Rumberley, où un hôpital de campagne est improvisé. Seul problème, que le commandement juge secondaire: la petite ville est acquise corps et âme à la cause sudiste et n'a aucune envie d'héberger des Yankees, fussent-ils grabataires. Autour de cet hôpital de fortune, confié à un médecin tout juste diplômé, la tension monte entre des soldats hors d'état de se battre et des habitants qui les voient en envahisseurs. Cauvin et Lambil laissent ici une bonne part du burlesque militaire au vestiaire pour regarder ce que la guerre fait aux corps et aux convictions, sans lâcher le fil de leur duo d'inséparables.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Rumberley, la farce militaire rattrapée par l'infirmerie

Certaines séries au long cours comptent un album qui déplace le centre de gravité de l'ensemble. Rumberley, prépublié dans Spirou en 1978-1979 puis paru chez Dupuis en 1979, est de ceux-là. Reprise par Lambil à la mort de son créateur graphique Louis Salvérius, et signée par lui seul depuis Les Déserteurs, la série promenait avec Cauvin les cavaliers du 22e de cavalerie dans une guerre de Sécession traitée sur le mode de la farce, sergent zélé contre caporal fuyard. Ici le rire se raréfie, le décor se resserre autour d'un hôpital de campagne en terre ennemie, et la série découvre une gravité qu'on ne lui soupçonnait pas.

Le moteur du récit tient en une seule décision: incapable de tenir sa position, l'état-major se replie et laisse ses blessés en territoire sudiste, au milieu d'une population qu'on suppose inoffensive parce qu'elle est civile. Le calcul se défend sur une carte d'état-major; il se défend beaucoup moins pour ceux qui vont le subir sans avoir voix au chapitre. Cauvin resserre ensuite son récit sur un lieu unique et un temps court: là où les tomes précédents enchaînaient péripéties et changements de décor, Rumberley installe une situation et la laisse se dégrader palier par palier. Le procédé le rapproche du récit de siège: on y compte les bras valides et les cartouches, et chaque planche rétrécit la marge de manœuvre.

Le scénario tire aussi profit d'un renversement de rôles. Chesterfield, d'ordinaire increvable et tout entier tendu vers le devoir, commence l'album avec une balle entre les côtes, forcé de subir ce qu'il ordonnait d'habitude et enrageant de savoir Blutch en parfait état de santé. Le caporal, indemne et seul valide avec le médecin, hérite des corvées exposées et donne à voir, tour à tour, sa poltronnerie de métier et un courage qu'il ne revendique jamais. Ce déplacement suffit à épaissir le duo: leur amitié bougonne, jusqu'ici pur ressort comique, devient le seul lien fiable dans un décor où personne ne peut compter sur personne. Autour d'eux, un capitaine Stark grièvement touché et inconscient presque tout du long, et un jeune médecin venu chercher à l'armée l'expérience qui lui manque, incarnent d'autres rapports à la violence: l'ivresse de la charge, l'apprentissage sur pièces.

Le trait de Lambil accompagne ce durcissement sans basculer dans le réalisme documentaire. Formé à l'école de Marcinelle et à son dessin rond, souple, immédiatement lisible, il conserve des visages expressifs et une gestuelle franchement comique, mais assombrit ses ambiances: intérieurs encombrés, lumières basses, silhouettes de blessés au second plan qui finissent par saturer la case. La couleur de Vittorio Leonardo, terreuse et sourde, tire dans le même sens. Lambil obtient ainsi un effet difficile: on continue de sourire aux personnages tout en comprenant que rien de ce qui leur arrive n'est drôle. Là où une ligne claire à la manière d'Hergé installerait une distance nette entre la scène et nous, cette rondeur héritée de Spirou nous rend complices des personnages avant que le récit ne se referme sur eux.

Les thèmes, enfin, débordent la satire habituelle de la hiérarchie. L'album ne se contente pas de moquer l'incurie des chefs, dont Alexander fournit un cas d'école: il regarde la haine ordinaire, celle qui change des voisins en ennemis, et la façon dont l'endoctrinement résiste à l'évidence de la souffrance partagée. Le soin des blessés sert de révélateur. La question n'est plus de savoir qui a raison, mais qui accepte encore de tendre la main, et à quel prix. Cauvin ne fait pas de discours: il place ses personnages dans une situation où toute posture idéologique devient intenable, et laisse le lecteur conclure.

Notre verdictRumberley occupe dans Les Tuniques Bleues la place d'un pivot. Cauvin et Lambil y prouvent que leur série de gags militaires pouvait porter un récit adulte sur la guerre sans renier ses personnages ni son identité graphique, et le pari est tenu. Le huis clos hospitalier, la mise à nu du duo et le travail d'ambiance de Lambil, fidèle à l'école de Marcinelle jusque dans la gravité, produisent un album dont on se souvient longtemps après l'avoir refermé. Les réserves, humour rare, démonstration parfois visible, figures civiles en retrait, pèsent peu face à ce que l'album réussit. Pour qui veut comprendre pourquoi cette série a duré si longtemps sans s'user, c'est l'une des portes d'entrée les plus convaincantes, à condition d'y rire nettement moins qu'ailleurs.

Points forts

  • Un changement de registre assumé de bout en boutBeaucoup de séries humoristiques tentent l'album grave et se rattrapent aux branches dans les dernières planches. Ce n'est pas le cas ici: la gravité est posée dès la situation de départ et tenue jusqu'au bout, sans retour précipité au gag rassurant. Cauvin accepte que le lecteur reste mal à l'aise, ce qui explique la place à part de ce tome dans la mémoire de la série.
  • Un dessin de l'école de Marcinelle qui encaisse le drameLambil réussit ce que peu de dessinateurs comiques savent faire: garder un trait rond et chaleureux tout en installant une atmosphère oppressante. Les cadrages se resserrent, les arrière-plans se peuplent de corps allongés, et la couleur sourde assèche peu à peu la palette. La bonhomie graphique devient un piège tendu au lecteur, qui entre par le sourire et ressort par le malaise.
  • Un huis clos qui donne enfin de l'épaisseur au duoEn ouvrant l'album sur un Chesterfield blessé et en poussant Blutch hors de son rôle de râleur professionnel, le récit fait de leur tandem autre chose qu'un mécanisme comique. On y lit une amitié réelle, jamais déclarée, et une solidarité qui tient là où les discours et les uniformes ne tiennent plus. Les tomes suivants profiteront de cette profondeur acquise.
  • Une satire qui vise juste sans céder au manichéismeLa charge contre le cynisme du commandement est nette, mais l'album ne fabrique aucun camp innocent: l'hostilité des habitants est montrée dans sa logique propre, comme un produit de la peur et de la propagande plutôt que comme une méchanceté gratuite. Cette honnêteté donne au propos antimilitariste une force qu'un pamphlet n'aurait pas eue.

Réserves

  • Un humour en net retrait, qui peut dérouterLe lecteur venu chercher le comique de troupe des premiers tomes trouvera un album avare en gags et par moments franchement pesant. Le passage du burlesque au drame reste, pour certains, un contrat rompu: on ouvre une Tunique Bleue et on referme un récit de guerre. Réussite pour les uns, déception pour les autres: la question mérite d'être posée avant l'achat.
  • Une démonstration par endroits appuyéeCauvin tient son sujet avec conviction, mais il lui arrive de forcer le trait, notamment dans quelques répliques qui explicitent ce que la mise en scène disait déjà très bien. Le récit gagnerait à faire davantage confiance à ses images, en particulier là où la haine des habitants est verbalisée plutôt que montrée.
  • Des seconds rôles à l'état d'esquisseLes quarante-quatre planches réglementaires imposent leurs limites: villageois et personnel médical fonctionnent surtout comme des fonctions dramatiques, avec peu de place pour l'individualisation. Quelques pages de plus auraient permis de creuser des figures civiles que le récit se contente d'effleurer.

À qui s’adresse ce livre ?

Cet album s'adresse d'abord aux lecteurs déjà familiers de la série: c'est en connaissant le Chesterfield increvable et le Blutch fuyard des tomes précédents que l'on mesure ce qui bascule ici. Il conviendra aussi aux amateurs de bande dessinée historique. Côté jeunesse, la lecture reste accessible dès une dizaine d'années, à condition de savoir que l'album montre des blessés, une médecine de campagne de fortune et une hostilité civile assez crue: ce n'est plus le contrat d'un tome de charges héroïques. Enseignants et médiateurs y trouveront un support commode pour aborder la guerre de Sécession, le sort des civils et les mécanismes de l'endoctrinement, pourvu que la lecture soit accompagnée.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.