Sang bleu chez les Bleus
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 2009
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Cinquante-troisième album des Tuniques Bleues, Sang bleu chez les Bleus retrouve le sergent Chesterfield et le caporal Blutch au cœur de la guerre de Sécession. Sur ordre du général Grant, les troupes du général Alexander sont consignées au campement, et l'inaction fait bientôt plus de dégâts que la mitraille: l'ennui ronge le moral, la moindre peccadille tourne au drame, et Blutch multiplie les tentatives de fuite que son sergent s'obstine à faire échouer. L'arrivée d'un conseiller militaire venu de France rebat les cartes. François d'Orléans, fils du roi Louis-Philippe, prince de Joinville et vice-amiral, débarque dans ce camp de bidasses comme aide de camp du général McClellan, avec ses manières de cour et une passion contagieuse pour l'aquarelle. Le régiment troque bientôt le fusil pour le pinceau, à l'exception de nos deux compères, expédiés en mission de surveillance pour repérer d'éventuels confédérés aux alentours. Cauvin remonte ici son ressort favori, le choc entre une élégance venue d'ailleurs et la brutalité d'un conflit qui ne s'embarrasse pas de poésie, avec Blutch et Chesterfield coincés au milieu, l'un pour en rire, l'autre pour y croire.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le pinceau et le fusil: un prince français chez les Tuniques Bleues
En 2009, Raoul Cauvin et Willy Lambil en sont à leur cinquante-troisième album et à leur soixante et onzième récit: autant dire que la mécanique est rodée, les rôles distribués de longue date, et le lecteur en droit de se demander ce qu'il reste à raconter dans un camp nordiste. Sang bleu chez les Bleus répond comme souvent chez Cauvin, en allant chercher une anecdote véridique de la guerre de Sécession, le passage d'un prince d'Orléans dans les rangs de l'Union. De ce détail d'histoire, le scénariste tire une comédie de mœurs militaires où la boue le dispute au papier à dessin.
Le dispositif est simple et typiquement cauvinien: un régiment immobilisé, donc désœuvré, donc dangereux pour lui-même, puis un corps étranger lâché au milieu pour voir ce qui prend feu. Le prince de Joinville n'est pas un personnage comique en soi; il le devient par frottement, parce que la politesse de cour, le titre de vice-amiral et le goût de l'aquarelle n'ont aucune place dans un camp de toile où l'on tue le temps. Cauvin en tire une comédie de contamination: le pinceau gagne les tentes comme une épidémie, les soldats se découvrent une âme, et la hiérarchie doit composer avec des hommes qui regardent le paysage au lieu d'astiquer leur fusil. Le gag central tient sur la longueur parce qu'il est thématique plutôt que répétitif: peindre, dans un album de guerre, c'est déjà refuser de tirer.
Le duo, lui, fonctionne au contre-emploi habituel. Chesterfield croit à l'armée et en souffre, Blutch n'y croit pas et en souffre quand même. En les expédiant en reconnaissance du côté des confédérés pendant que les autres barbouillent, Cauvin s'offre deux lignes narratives qui se répondent, l'arrière ridicule et l'avant inquiétant, et rappelle sans insister que la plaisanterie se déroule dans un pays où l'on meurt. C'est le grand écart permanent de la série, capable d'enchaîner une farce de chambrée et une planche presque muette sur un champ de bataille, même si le curseur est ici franchement placé du côté de la récréation.
Le dessin de Lambil trouve dans ce sujet un terrain à sa mesure. On est du côté de l'école de Marcinelle, celle du journal Spirou, et non de la ligne claire d'Hergé: trait charnu, silhouettes cabossées, visages fripés, uniformes qui tombent mal, chevaux nerveux et arrière-plans encombrés de bric-à-brac militaire. Cette rusticité graphique donne toute sa saveur au contraste avec la raideur élégante du visiteur, et rend savoureuse l'idée même de l'album, celle d'une bande dessinée, art de la ligne et de la couleur posée à plat, qui se met à parler d'aquarelle. Les couleurs de Vittorio Leonardo, chaudes et légèrement poussiéreuses, accompagnent l'ensemble sans jamais chercher l'effet, et laissent au trait le soin de porter le comique.
Notre verdictSang bleu chez les Bleus n'est pas l'album qui bouleversera l'image d'une série vieille de quatre décennies, et ne cherche visiblement pas à l'être. C'est une récréation soignée, construite sur une bonne idée historique et sur un contraste que Cauvin sait faire rendre: le chevalet contre la baïonnette, la douceur d'un dilettante contre la grossièreté d'une armée en campagne. Le scénario s'étire par endroits et le prince reste une jolie mécanique plus qu'un personnage, mais le plaisir de lecture est réel, porté par un Lambil toujours aussi juste dans le rendu de la troupe et de sa fatigue. On referme l'album avec le sourire, et avec l'idée un peu mélancolique que la poésie, chez les Tuniques Bleues, ne dure jamais que le temps d'une éclaircie entre deux ordres de marche.
Points forts
- Une anecdote historique bien exploitéeFrançois d'Orléans, prince de Joinville, a réellement rejoint l'armée du Potomac auprès du général McClellan et croquait la campagne à l'aquarelle. Cauvin ne se contente pas de citer le fait: il en fait le moteur de tout l'album, ce qui vaut mieux qu'une note de bas de page déguisée en dialogue. La série a toujours été une vulgarisation clandestine de la guerre de Sécession, et l'exercice fonctionne encore ici.
- Le contraste comme moteur comiqueLe sang bleu tombé dans la troupe, le protocole confronté au règlement de camp, le pinceau opposé au fusil: le titre annonce le programme et l'album s'y tient. La drôlerie naît des écarts de registre plutôt que du gag isolé, ce qui donne au récit une cohérence que n'ont pas toujours les albums tardifs de la série.
- Le métier graphique de Willy LambilPrès de quarante ans après avoir repris la série au pied levé, en 1972, à la mort de Salvérius, Lambil dessine toujours la fatigue, la crasse et l'encombrement d'un campement mieux que quiconque. Ses foules de soldats restent lisibles, ses visages disent l'ennui sans une réplique, et la mise en scène du prince, seule verticale nette au milieu des dos ronds, est un plaisir de dessinateur autant que de scénariste.
- Un humour qui n'oublie pas la guerreMême en mode mineur, la série garde son fond antimilitariste: l'inaction qui pourrit les hommes, la hiérarchie qui décide loin du terrain, la mission de reconnaissance qui rappelle brutalement ce que l'uniforme implique. Le rire n'annule jamais complètement l'inquiétude, et c'est ce qui distingue Cauvin de la simple bande dessinée comique.
Réserves
- Une chronologie arrangéeL'album présente le prince de Joinville comme aide de camp de McClellan tout en plaçant le régiment sous les ordres de Grant. Or le séjour du prince auprès des Nordistes se situe en 1862, quand Grant ne commandait pas encore l'ensemble des armées de l'Union. Le télescopage est habituel chez Cauvin et parfaitement assumé, mais le lecteur qui vient chercher là de l'histoire a intérêt à le savoir.
- Une formule qui s'étireLe principe est excellent sur quelques planches, un peu long sur la durée d'un album entier. Passé l'installation du visiteur et les premières séances de peinture, le récit tourne autour de son idée sans la relancer vraiment, et l'on devine assez tôt vers quel type de conclusion Cauvin se dirige.
- Un invité un peu décoratifLe prince reste davantage un dispositif comique qu'un personnage: sa politesse et son goût du dessin le résument presque entièrement, et l'album ne creuse guère ce que pouvait signifier, pour un fils de roi déchu, aller regarder de près une guerre qui n'était pas la sienne. Un ou deux registres supplémentaires auraient donné du relief à une silhouette plaisante mais un peu plate.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux fidèles de la série, qui savent depuis longtemps ce qu'ils viennent chercher et retrouveront ici le régiment au complet, ses manies et son sens du désastre ordinaire. Il conviendra aussi très bien à de jeunes lecteurs à partir de neuf ou dix ans: l'intrigue est claire, la violence tenue à distance, et l'humour repose sur des situations plus que sur des références. Les amateurs d'histoire américaine y trouveront un épisode méconnu de la présence française auprès de l'Union, à condition d'accepter les libertés du récit. En revanche, celui qui découvrirait les Tuniques Bleues par ce tome aurait intérêt à remonter ensuite vers les albums où Cauvin regarde la guerre en face, à commencer par Bull Run: c'est là que la série montre son autre visage, nettement moins souriant.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
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Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.