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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Stark sous toutes les coutures

Première publication
2007
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Depuis des dizaines d'albums, le capitaine Ambrose Stark lance ses cavaliers à l'assaut avec un entrain que rien ne calme, au désespoir du sergent Chesterfield et du caporal Blutch, toujours placés en première ligne. Ce cinquante et unième tome des Tuniques Bleues part enfin en quête d'une explication. Frank Sloan, le vaguemestre qui apporte le courrier au campement du 22e de cavalerie, se révèle être un ami d'enfance de l'officier et raconte aux deux compères ce que fut le jeune Stark en Pennsylvanie, fils d'un tailleur qui le voyait déjà reprendre les ciseaux et la craie de l'atelier familial. Reste une vieille blessure de guerre, des éclats logés dans le crâne, et l'idée qui vient aussitôt à Blutch: et si le chirurgien du régiment y remédiait? L'opération rend au capitaine sa raison en même temps que sa vocation première, et l'armée du Nord se retrouve avec un officier qui préfère l'aiguille au sabre. Le général Alexander, lui, n'entend pas voir son unité devenir la risée de toute la troupe: Chesterfield est sommé de ramener Stark à ses charges, sous peine d'y laisser sa peau.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Stark, du sabre aux ciseaux

Il aura fallu cinquante et un albums à Raoul Cauvin pour ouvrir enfin le crâne de son personnage le plus increvable. Depuis des décennies, le capitaine Stark charge, se fait décimer, recharge, et personne ne songe à demander pourquoi. En 2007, le scénariste s'y résout, et le gag de série devient, le temps de quarante-quatre planches, un cas clinique. La série n'y gagne pas seulement une explication: elle y perd, provisoirement, son moteur.

Cauvin a bâti sa longévité sur des mécanismes: Chesterfield l'obéissant borné, Blutch le déserteur permanent, Stark le fou de cavalerie. Le tour de force de ce tome 51 consiste à prendre l'un de ces ressorts au pied de la lettre. Si Stark charge, c'est qu'il a quelque chose dans la tête, littéralement. Le procédé est vieux comme les séries longues, mais le scénariste en tire mieux qu'un récit des origines: une petite fable sur l'institution militaire. Car l'album ne s'intéresse pas vraiment à la guérison, il s'intéresse à ce que l'état-major en fait. Un capitaine sain d'esprit qui préfère l'aiguille au sabre devient un scandale, et la hiérarchie réclame son fou. La blague sur laquelle repose la série depuis près de quarante ans se retourne alors contre l'armée elle-même, ce qui reste la meilleure définition de l'antimilitarisme souriant de Cauvin.

Le renversement profite surtout à Blutch, dont l'initiative se retourne contre lui selon la mécanique de boomerang que le scénariste affectionne: il aura passé cinquante albums à fuir les charges de son capitaine, il passera celui-ci à travailler au retour de ce qu'il redoutait. Chesterfield, sommé d'obtenir un résultat, retrouve son emploi de bourreau involontaire. Le duo fonctionne, comme toujours, parce que Cauvin n'a jamais cherché à le faire évoluer.

Au dessin, Lambil reste fidèle à l'école de Marcinelle dont il est issu, ce trait rond et élastique du journal Spirou qu'il a peu à peu chargé d'un réalisme documentaire: uniformes, harnachements, silhouettes chevalines rendus avec un sérieux que le gag ne réclamait pas. L'album lui impose pourtant l'exercice contraire à sa spécialité. Les charges, les nuages de poussière, les corps désarçonnés cèdent la place à des intérieurs, à des essayages, à un homme qui prend des mesures. Il s'en tire par l'expression, registre où la bande dessinée franco-belge classique a appris à tout dire avec un sourcil. Les couleurs du Studio Leonardo, sourdes et poussiéreuses, tiennent l'ensemble du côté de l'album de guerre plutôt que de la farce, et ce n'est pas le moindre des équilibres.

Reste que la Sécession, ici, n'est qu'un décor. Les tomes les mieux venus de la série s'accrochaient à un épisode précis, une bataille, une prison, une invention militaire, et faisaient passer de l'histoire en contrebande. Celui-ci se joue presque en vase clos, entre le campement et la table du chirurgien. On y gagne en unité comique, on y perd le frottement documentaire qui donnait aux meilleures Tuniques Bleues leur double fond.

Notre verdictUn album de curiosité plus que de bataille, où Cauvin s'autorise enfin à regarder sous le crâne de son capitaine pour y découvrir, avec malice, que l'armée tient à cette folie bien plus que l'intéressé. Le résultat est un divertissement solidement mené, servi par un Lambil impeccable jusque dans les scènes qui ne lui ressemblent pas, mais dont l'ambition demeure domestique: on referme le volume amusé, rarement remué. À classer parmi les bons tomes tardifs des Tuniques Bleues, ceux qui entretiennent la machine avec métier sans prétendre la relancer.

Points forts

  • Un gag de quarante ans pris au sérieuxExpliquer la folie de Stark était le genre de fausse bonne idée qui tue un ressort comique. Cauvin s'en sort en déplaçant la question: ce n'est pas la guérison qui l'occupe, c'est l'embarras qu'elle provoque chez ceux qui profitaient de la maladie. L'album satisfait une curiosité de lecteur vieille de cinquante tomes sans désamorcer le personnage.
  • Blutch victime de sa propre bonne idéeLe caporal passe la série à fuir les charges de son capitaine, il déclenche ici l'opération qui doit l'en débarrasser, puis se retrouve chargé d'en annuler les effets. Cauvin réserve à son personnage préféré le sort qu'il lui inflige depuis toujours, celui du seul homme lucide d'un régiment qui n'a que faire de la lucidité.
  • Lambil hors de son terrain de prédilectionFormé à l'école de Marcinelle, Lambil a construit la réputation graphique de la série sur ses cavaleries lancées, ses chevaux et sa poussière. L'album le prive de presque tout cela et le renvoie aux intérieurs, aux essayages, aux visages. Le trait, resté rond et vif, y trouve un registre plus intime, soutenu par des couleurs sourdes qui refusent la farce.

Réserves

  • Un arrière-plan historique en congéLes Tuniques Bleues valent aussi par leur documentation: une bataille reconstituée, un détail de matériel, une réalité sociale de la guerre civile américaine. Ce tome s'en passe presque entièrement et se replie sur ses personnages. Le lecteur venu pour l'Histoire restera sur sa faim.
  • Une trouvaille qui se répèteUne fois le postulat installé, l'album décline surtout la même situation: convaincre un homme redevenu raisonnable de renouer avec la déraison. Les variations sont menées avec métier, elles restent prévisibles, et les quarante-quatre planches paraissent généreuses pour une idée qui tenait en une case.
  • Une explication qui rabote le mytheDonner une cause médicale à la folie de Stark, c'est aussi la rendre pardonnable. Le personnage y perd un peu de l'absurdité pure qui le rendait inquiétant, et la satire une part de son tranchant: un officier fou par accident envoie mourir moins scandaleusement qu'un officier fou par vocation.

À qui s’adresse ce livre ?

Les lecteurs installés de la série trouveront ici l'album qu'ils attendaient sans le savoir, celui qui ouvre le dossier Stark. C'est aussi, paradoxalement, un mauvais point d'entrée: tout le sel de l'histoire suppose qu'on ait déjà vu le capitaine charger vingt fois pour rien. Le néophyte curieux gagnera à commencer par les tomes historiques les plus solides et à revenir ensuite à celui-là. Pour le reste, la lecture reste accessible dès neuf ou dix ans, la violence étant celle, désamorcée, de la bande dessinée franco-belge classique, et les adultes y liront sans peine la charge contre l'obéissance militaire que Cauvin glisse depuis toujours sous le rire.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.