
Tandis que j'agonise
- AuteurWilliam Faulkner
- Première publication
- 1930
- Éditions référencées
- 2
- Genres
- EssaiRomanPatrimoine
De quoi parle ce livre ?
"Tandis que j'agonise" (titre original "As I Lay Dying") est un roman de l'ecrivain americain William Faulkner, publie en 1930, et non un essai de 1915. L'action se situe dans le comte imaginaire de Yoknapatawpha, au Mississippi rural. Le recit suit la famille Bundren apres la mort d'Addie, la mere. Conformement a sa volonte, les Bundren transportent son cercueil jusqu'a Jefferson pour l'y enterrer aupres des siens. Le voyage, etale sur plusieurs jours, se heurte a de nombreux obstacles: une riviere en crue ou l'attelage se noie et ou Cash se brise la jambe, un incendie de grange allume par Darl, la decomposition du corps. Le roman se compose de cinquante-neuf sections reparties entre quinze narrateurs, membres de la famille (le pere Anse, les fils Cash, Darl, Jewel et Vardaman, la fille Dewey Dell) et voisins. Cette construction polyphonique et le recours au monologue interieur rattachent l'oeuvre au modernisme. Les enjeux portent sur le deuil, sur les motivations souvent interessees des personnages (Anse veut un dentier, Dewey Dell cherche a avorter) et sur la desagregation d'une famille pauvre du Sud des Etats-Unis, jusqu'a l'internement de Darl.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Tandis que j'agonise: le convoi funèbre comme chœur éclaté
Publié en 1930, aussitôt après Le Bruit et la Fureur, Tandis que j'agonise n'est pas l'essai de 1915 que suggèrent des métadonnées fantaisistes, mais bien un roman, l'un des sommets de William Faulkner, écrit selon la légende en six semaines pendant ses nuits de veilleur dans une centrale électrique. Le pari formel est presque insensé: raconter l'agonie d'une mère puis le transport de son cercueil par quinze voix distinctes, réparties en cinquante-neuf sections, sans narrateur surplombant. De ce dispositif éclaté naît la question du livre: que reste-t-il d'une existence quand elle ne subsiste plus que dans la conscience dispersée des survivants?
La construction repose sur un monologue intérieur généralisé, distribué entre quinze locuteurs sans le moindre narrateur pour hiérarchiser les points de vue, chaque section portant le nom de sa voix. Les Bundren (Anse le père, les fils Cash, Darl, Jewel et Vardaman, la fille Dewey Dell, et jusqu'à Addie la morte, qui parle une seule fois depuis une zone indécise du récit) alternent avec des témoins extérieurs: les voisins Tull et Samson, le fermier Armstid, la dévote Cora, le docteur Peabody, le pasteur Whitfield, le pharmacien Moseley à Mottson, le commis MacGowan à Jefferson. La répartition n'a rien d'équitable, Darl accaparant près d'un tiers des sections quand d'autres n'apparaissent qu'une fois. Faulkner module les registres avec une virtuosité rare: la prose de Darl, lyrique et visionnaire, rapporte jusqu'à des scènes auxquelles il n'assiste pas, comme dotée d'un savoir télépathique; celle de Vardaman procède par courts-circuits (sa fameuse équation, ma mère est un poisson, née de son incapacité à séparer la mort de l'abattage d'une prise); Cash le charpentier pense par listes numérotées, alignant froidement les treize raisons d'avoir taillé le cercueil en biseau.
L'intrigue tient en une ligne d'une simplicité paysanne: honorer la promesse faite à Addie d'être enterrée auprès des siens, à Jefferson. Mais le trajet de quelques kilomètres se dilate en odyssée grotesque: la crue emporte le pont, l'attelage chavire dans le gué, les mules se noient, la jambe brisée de Cash est coulée dans le ciment, les buses tournoient au-dessus du cadavre qui pourrit, et Darl finit par mettre le feu à une grange pour interrompre l'obscène cortège, ce qui lui vaudra l'asile. Sous la piété affichée, chaque Bundren poursuit un mobile privé: Anse convoite un dentier (et rentrera avec une nouvelle épouse), Dewey Dell veut avorter en ville, Vardaman rêve d'un petit train aperçu en vitrine. Le deuil sert de couverture à une somme d'appétits.
Le thème central est l'écart entre les mots et les actes. Dans son unique chapitre, posthume et pourtant proche du centre, Addie dénonce le langage comme une forme creuse, un mot qui ne recouvre jamais l'expérience qu'il prétend nommer, l'amour ou la maternité restant des vocables plaqués sur du vide. Autour gravitent la solitude irréductible des consciences, chacune murée dans son idiome, et un comique noir hérité de la farce sudiste, jamais dénué de compassion. La forme n'illustre pas le propos, elle est le propos: un même événement, la mort d'Addie ou la traversée de la rivière, n'existe qu'au pluriel, fracturé entre des perceptions inconciliables.
Notre verdictTandis que j'agonise demeure, près d'un siècle après sa parution, l'un des romans qui ont redéfini ce qu'un récit pouvait accomplir. Faulkner y noue l'ambition formelle la plus radicale et une matière humaine des plus terriennes: une famille pauvre, un cercueil, une promesse tenue jusqu'à l'absurde. La polyphonie n'y est jamais gratuite, elle est le sujet même, la démonstration que toute vie se dissout dans la pluralité des regards qui la traversent. Le prix à payer tient dans un accès difficile, une part d'artifice assumé et une ironie parfois cruelle envers les humbles. Mais l'intensité, l'humour noir et la portée métaphysique emportent l'adhésion. Un livre à conquérir plutôt qu'à parcourir, qui récompense largement l'effort consenti.
Points forts
- Une polyphonie maîtriséeLes quinze narrateurs ne sont jamais un ornement. Chaque conscience possède sa syntaxe, son lexique, son tempo, si bien qu'on identifie souvent un locuteur avant de lire son nom: la scansion comptable de Cash, les fulgurations de Darl, la logique trouée de Vardaman. Faulkner convertit une contrainte formelle en instrument d'exploration morale.
- Le tragique et le grotesque nouésLe roman ose faire coexister l'émotion nue et la farce macabre: Jewel arrachant le cercueil aux flammes, le corps qui empeste et attire les buses, Anse réclamant ses dents neuves une fois le deuil expédié. Cette tonalité instable, jamais complaisante, confère au chagrin une vérité que le pathos aurait édulcorée.
- La densité du chapitre d'AddieLa prise de parole de la morte, méditation sur la vanité des mots face aux actes, compte parmi les sommets de la prose moderniste. Placée après le décès et pourtant au cœur du dispositif, elle éclaire rétrospectivement toute la mécanique du livre et hisse une chronique paysanne au rang de réflexion sur le langage, la maternité et l'être.
Réserves
- Un seuil d'entrée élevéLa fragmentation, les pronoms sans antécédent immédiat, les sauts temporels et le savoir quasi télépathique prêté à Darl imposent au lecteur une reconstruction de chaque instant. Qui cherche un récit linéaire risque de s'égarer dans les premières sections, avant que la carte des personnages ne se stabilise.
- Des paysans au verbe trop hautOn a reproché à Faulkner de prêter à des métayers illettrés une éloquence intérieure d'une sophistication improbable. L'objection se discute, puisqu'il s'agit de transcrire une conscience et non un parler réel, mais la couture entre la voix de l'auteur et celle de ses personnages reste par endroits visible.
- Une ironie qui frôle la cruautéLa distance comique que Faulkner ménage vis-à-vis des Bundren peut mettre mal à l'aise: entre empathie et caricature, le regard porté sur ces pauvres blancs bascule parfois du côté du spectacle, comme un numéro grotesque offert au lecteur. Le dosage, admirable le plus souvent, n'est pas toujours tenu.
À qui s’adresse ce livre ?
Le livre s'adresse d'abord aux lecteurs prêts à fournir un effort de reconstruction, familiers ou curieux du modernisme et du monologue intérieur (Joyce, Woolf, la génération des années 1920 et 1930). Il comblera les amateurs de littérature sudiste et de gothique rural, ceux qui aiment que la forme épouse le sens au lieu de se contenter de le porter. C'est aussi un texte de choix pour l'étude, en atelier d'écriture comme en cursus de lettres, pour qui veut comprendre comment se bâtit une polyphonie romanesque. En revanche, le lecteur en quête d'intrigue linéaire et de repères stables trouvera l'expérience aride, du moins au départ: mieux vaut l'aborder sans hâte, quitte à relire les premières sections une fois les personnages identifiés.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Tandis que j'agonise | Futuropolis : Gallimard | Broché · 189 p. · Français | 978-2-7376-2701-9 | Non renseigné | |
| Tandis Que J'Agonise/as I Lay Dying | Messageries du Livre | Poche · 561 p. · Français | 978-2-07-038307-8 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.