
Thanos l'incongru
- AuteurDidier Tarquin
- AuteurChristophe Arleston
- Première publication
- 1995
- Éditions référencées
- 1
De quoi parle ce livre ?
Sur Troy, presque tous les humains disposent d'un pouvoir magique unique, le plus souvent dérisoire, alimenté à distance par les sages du conservatoire d'Eckmül. Lanfeust, jeune apprenti forgeron, fait exception: au contact de l'ivoire du Magohamoth serti dans son épée, il les maîtrise tous à la fois. Ce deuxième album le conduit précisément à Eckmül, cité savante où l'on canalise la magie et où l'on juge les prodiges. Le séjour n'a rien d'un pèlerinage tranquille: privé de son épée, le garçon peine à convaincre des sages dubitatifs, qui l'admettent malgré tout aux études du prestigieux conservatoire. Le répit sera bref. Apprenant que ses compagnons de route sont en fâcheuse posture, le sage Nicolède, ses deux filles C'ian et Cixi, le troll Hébus, que l'enchantement du vieux maître a rendu aussi disert qu'encombrant, il abandonne les bancs de l'école pour se lancer à leur secours. En face l'attend Thanos, pirate renégat aux pouvoirs aussi étranges qu'inquiétants, adversaire appelé à peser bien au-delà de ce volume. Entre satire des institutions savantes, gags de troll et fantasy débridée, Arleston et Tarquin installent ici les enjeux qui porteront la série.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
L'album où Troy cesse d'être un décor
Deuxième volet de Lanfeust de Troy, Thanos l'incongru paraît chez Soleil en juin 1995, moins d'un an après L'ivoire du Magohamoth. C'est l'album où la série cesse d'être une bonne idée pour devenir un monde. Arleston et Tarquin quittent le village natal, ouvrent la carte, installent une institution et un antagoniste, et posent la mécanique de récit qui tiendra tout un cycle. Le pari n'allait pas de soi: après un premier tome porté par l'effet de découverte, il fallait donner de l'épaisseur à un univers dont la trouvaille de départ, un pouvoir magique unique et souvent ridicule pour presque chaque humain, pouvait s'user très vite en enfilade de gags. Le résultat est un album de consolidation: moins étonnant que son aîné, nettement mieux charpenté.
Le premier tome vendait une trouvaille: sur Troy, presque tous les humains naissent avec un don unique, et l'immense majorité de ces dons relève du comice agricole plutôt que de l'épopée. C'est drôle, mais fragile, car un ressort purement mécanique s'épuise en trois albums. Thanos l'incongru trouve la parade en transformant la trouvaille en organisation sociale. La magie de Troy n'est pas un cadeau du ciel, c'est une ressource administrée: elle se canalise, se distribue, se rationne, et ceux qui tiennent le robinet forment une caste savante retranchée à Eckmül. L'univers cesse alors d'être une collection de blagues pour devenir un système, avec ses examens, ses préséances, ses conservatismes et ses jalousies de couloir. Arleston tient là son vrai sujet, qu'il ne lâchera plus: la fantasy comme satire des corps constitués, l'aventure comme visite guidée d'une bureaucratie du merveilleux. Le détail est significatif: le prodige absolu qu'est Lanfeust n'impressionne personne au conservatoire, parce qu'une institution ne croit jamais un candidat sur parole.
L'humour reste le carburant, et Hébus en demeure le moteur principal. Le troll qu'un enchantement de Nicolède a doté d'intelligence et de vocabulaire conserve intacts ses appétits et ses manières, d'autant que le sortilège se rompt à intervalles réguliers et lui rend sa férocité d'origine: l'écart entre la syntaxe et la brute produit à peu près tous les meilleurs moments de l'album, et le personnage tient sans s'user parce qu'il est comique de situation autant que de réplique. Autour de lui, la troupe fonctionne selon une distribution éprouvée, le mentor sentencieux, la fiancée raisonnable, la sœur incendiaire, le héros qui découvre en même temps que le lecteur. Rien de neuf dans le dispositif, mais il tourne rond, et Arleston sait dérégler ses figures juste assez pour qu'elles ne soient pas des silhouettes.
Graphiquement, Tarquin dessine plein, chargé, avec un goût prononcé pour les architectures ouvragées, la faune improbable et les anatomies très généreuses. Son trait vient de l'illustration d'heroic fantasy plus que de l'épure franco-belge, et il l'arrondit d'une caricature souriante qui interdit à l'ensemble de se prendre au sérieux. C'est cette hybridation, décor grandiloquent et figures burlesques, qui a fait la fortune du titre et, derrière lui, celle des éditions Soleil: Lanfeust ouvre la vague de fantasy humoristique qui occupera les rayons français pendant une quinzaine d'années, avec ses réussites et ses innombrables imitations paresseuses.
Restent les limites de l'exercice. Le volume doit à la fois avancer, installer Eckmül et lancer un antagoniste: il porte visiblement la charge d'un chapitre intermédiaire, et déplace ses pions plus qu'il ne conclut quoi que ce soit. Et le comique repose beaucoup sur le calembour et le clin d'œil anachronique, régime savoureux à petites doses, franchement mécanique quand il devient la respiration par défaut de chaque planche.
Notre verdictUn deuxième tome qui fait exactement ce qu'on attend d'un deuxième tome: il consolide. Eckmül donne au monde de Troy une institution et donc une profondeur satirique, Thanos lui donne un adversaire, Hébus lui donne son rythme comique. On perd l'effet de surprise du premier album, on gagne une série capable de tenir sur la durée. Reste un humour de calembour qui fatigue par endroits et une imagerie féminine qui a franchement vieilli. Rien de tout cela n'empêche l'essentiel: c'est ici que Lanfeust devient Lanfeust, et que la fantasy française des années 1990 trouve son modèle.
Points forts
- Une trouvaille qui se change en systèmeLe pouvoir unique dont dispose presque chaque humain cesse d'être un gag récurrent pour devenir une économie: la magie s'administre, s'enseigne, se refuse. Eckmül offre au récit une institution à parcourir, donc à moquer, et c'est ce basculement qui rend l'univers habitable au-delà de deux ou trois albums.
- Hébus, le meilleur moteur comique de la sérieUn troll civilisé par un enchantement de Nicolède, qui parle désormais bien mieux qu'il ne se conduit. Le ressort est simple et pourtant inépuisable, parce qu'Arleston a l'intelligence de ne jamais lui retirer sa brutalité: le personnage reste dangereux au lieu de virer à la mascotte.
- Un dessin généreux, à l'opposé de l'épureTarquin remplit ses cases: cités ouvragées, bestiaire baroque, mouvement permanent, couleurs saturées. On regarde autant qu'on lit, et la caricature souriante des visages désamorce en permanence la grandiloquence du décor.
- Un adversaire qui donne enfin de la résistanceAprès un premier tome largement occupé par la découverte, l'album installe une menace personnifiée et durable, avec ce que cela suppose d'enjeu et de tension. Le titre le dit sans détour: ce volume appartient autant à Thanos qu'à Lanfeust.
Réserves
- Un tome de mise en placeL'album ouvre plus de portes qu'il n'en referme: il installe une ville, une institution, un ennemi, et laisse au suivant le soin de faire fructifier tout cela. Lu isolément, sans le premier tome ni la suite, il paraîtra surtout préparatoire.
- Le calembour en régime continuLes jeux de mots et les anachronismes clignotants sont la respiration par défaut du dialogue. Certains font mouche, d'autres tombent à plat, et la cadence ne laisse guère au lecteur le temps de choisir. Qui déteste ce registre n'a aucune raison d'insister ici.
- Un regard très daté sur les personnages fémininsC'ian et Cixi existent surtout par la fonction qu'on leur assigne, l'une sage et l'autre aguicheuse, et le dessin ne perd jamais une occasion de les cadrer en pin-up. C'est l'esprit d'une époque et d'un rayon, mais cela vieillit nettement moins bien que le reste.
À qui s’adresse ce livre ?
Album à mettre entre les mains des amateurs de fantasy humoristique, à partir de onze ou douze ans, à condition d'avoir lu L'ivoire du Magohamoth: Thanos l'incongru se lit dans la continuité, pas en porte d'entrée. Il conviendra particulièrement aux lecteurs qui aiment les univers denses, les créatures improbables et les dialogues qui refusent de prendre l'épopée au sérieux. Les adultes nostalgiques des années Soleil y retrouveront ce qui a fait le succès du titre, avec le recul que permettent trente ans de distance. En revanche, qui cherche une fantasy grave, une narration économe ou un trait épuré passera son chemin: tout ici est bavard, chargé, réjouissant et parfaitement assumé comme tel.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Thanos l'incongru | Hachette | n.c. | Autre · 252 p. | 978-2-01-200865-6 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.