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Couverture de Thorgal, tome 22

Bande dessinée

Géants

Première publication
1996
Éditions référencées
1

De quoi parle ce livre ?

Vingt-deuxième album de la saga nordique de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, Géants poursuit le long cycle de Shaïgan-sans-Merci. Privé de sa mémoire, Thorgal règne sous ce nom sur une forteresse de pirates, où Kriss de Valnor entretient son amnésie et gouverne dans son ombre. Loin de là, Aaricia et ses enfants demeurent séparés de lui. L'équilibre se fissure quand un capitaine rentre d'expédition avec un captif à rançonner: le prisonnier se révèle être Galathorn, prince de Brek Zarith, qui reconnaît sous le masque du chef pirate l'homme lui ayant jadis rendu son trône. Kriss veut le faire taire; Thorgal, lui, commence à entrevoir la vérité sur son propre nom. La fuite des deux hommes ouvre le second versant du livre: acculé au sommet d'une tour, Thorgal appelle les dieux et se retrouve devant Frigg, l'épouse d'Odin, qui lui promet le retour de sa mémoire à une condition, rapporter l'anneau sacré que Geirrod, roi des géants, déroba autrefois. Le récit quitte alors les rivages vikings pour le royaume des ennemis héréditaires des Ases, un monde bâti à une tout autre échelle que la sienne.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Thorgal chez les géants: la mémoire d'un homme contre l'anneau d'un roi

Paru en novembre 1996 chez Le Lombard, Géants occupe une place à part dans la série: maillon décisif du cycle de Shaïgan-sans-Merci, sans doute le plus sombre que Van Hamme ait écrit pour Thorgal, et en même temps parenthèse mythologique presque autonome. Après plusieurs albums dominés par la manipulation et la trahison, le scénariste renoue avec le merveilleux des origines et offre à Rosinski un décor qu'il n'avait encore jamais eu à dessiner: le pays des géants, où plus aucune proportion n'est humaine.

La construction tient en deux mouvements nettement séparés, et c'est de leur frottement que naît l'intérêt de l'album. Le premier est un huis clos de forteresse: l'arrivée d'un prisonnier de rançon menace l'imposture sur laquelle Kriss de Valnor a bâti son pouvoir. Van Hamme y déploie ce qu'il sait faire de mieux, une tension de cour où chacun ment à son voisin, où le lecteur en sait plus que le héros et guette l'instant où le mensonge cédera. Le second mouvement bascule presque sans transition dans le conte: une déesse, une quête, un objet volé, un roi monstrueux. Le scénariste emprunte ici au fonds scandinave jusqu'au nom de Geirrod, ce géant que les récits eddiques opposent à Thor, et il en respecte la logique implacable: on ne négocie pas avec les dieux, on paie.

Ce diptyque interne fait à la fois la force et la fragilité du volume. La rupture de ton est assumée, presque revendiquée, et elle rend à la série une respiration merveilleuse que les intrigues de pouvoir et les coups de poignard lui avaient retirée. Elle donne surtout à Van Hamme le moyen d'attaquer le nœud dramatique du cycle, l'amnésie de Thorgal, sans le trancher d'une pirouette de scénariste: il y faut une épreuve, et cette épreuve occupe tout l'album.

Le thème central reste l'identité. Thorgal n'est plus rien d'autre que le nom qu'on lui a donné et le rôle qu'on lui fait tenir; le seul homme capable de lui rendre le sien est un revenant du passé le plus lointain de la série, ce prince de Brek Zarith qu'il avait remis sur son trône une quinzaine d'albums plus tôt. Van Hamme joue de cette mémoire de lecteur avec une satisfaction visible: la saga se referme sur elle-même, récompense la fidélité et transforme le retour d'un comparse en levier dramatique. Le motif du nom, du masque et de la vérité détenue par un tiers irrigue tout le volume, jusque dans l'affolement de Kriss devant un prisonnier qui détient sur elle le seul secret capable de la détruire.

Graphiquement, Rosinski est au sommet d'un réalisme lyrique hérité de la grande illustration polonaise, qu'il pousse ici vers l'expressivité: encrage nerveux, visages fouillés, contre-plongées qui écrasent le personnage. Le pays des géants lui offre un exercice de proportions dont il tire des planches spectaculaires, où l'échelle devient un instrument de narration plutôt qu'un effet décoratif: le lecteur mesure la détresse de Thorgal à la taille de ce qui l'entoure. La mise en couleurs de Graza accompagne le passage d'un registre à l'autre au lieu de le souligner, et l'on devine dès ces pages l'artiste qui s'acheminera plus tard vers les albums peints directement, sans trait d'encrage, de sa dernière manière.

Notre verdictGéants est un très bon Thorgal, et un Thorgal utile: il relance une série que le cycle de Shaïgan-sans-Merci avait installée dans la manigance permanente, en la ramenant vers le conte et vers le grand récit nordique qui fait son identité. Van Hamme y dénoue un nœud dramatique par l'épreuve plutôt que par la facilité, et retrouve au passage la mécanique limpide de ses meilleurs albums. Rosinski, lui, signe l'une de ses séquences les plus impressionnantes en jouant de l'échelle comme d'un outil de mise en scène. Il manque à ce volume l'ampleur qu'aurait méritée le pays des géants, et sa dépendance aux tomes précédents en fait un mauvais point de départ. Pour qui suit la saga depuis longtemps, c'est en revanche l'un des sommets de sa seconde moitié: le moment où Thorgal cesse d'être le pantin d'une autre pour redevenir, à ses risques, lui-même.

Points forts

  • Une rupture de ton qui relance la sérieAprès plusieurs volumes dominés par la manigance et la trahison, Van Hamme fait basculer son héros dans le conte pur. Ce changement de registre au milieu d'un cycle très sombre agit comme une bouffée d'air: la saga retrouve le merveilleux nordique de ses débuts sans rien lâcher de l'enjeu dramatique en cours.
  • Le mythe scandinave pris au premier degréFrigg, Geirrod, l'anneau dérobé, le royaume des géants: la matière nordique n'est pas ici un décorum exotique, elle impose ses règles au récit. Le marché passé avec la déesse a la sécheresse des contrats mythologiques, et l'album en tire une nécessité que beaucoup de récits de fantasy peinent à atteindre.
  • Rosinski et l'échelle comme moyen de récitLe dessinateur transforme la contrainte des proportions en langage: cadrages écrasants, plans très larges où le personnage devient un détail, matières minérales et végétales démesurées. La démonstration impressionne, mais elle sert d'abord à faire ressentir la vulnérabilité du héros plutôt qu'à exhiber un savoir-faire.

Réserves

  • Un album qui se lit mal isolémentGéants est un maillon, pas une porte d'entrée. Sans La Marque des bannis et La Couronne d'Ogotaï, l'amnésie de Thorgal, la position de Kriss de Valnor et la séparation d'avec la famille restent des données abstraites, et le retour de Galathorn perd tout son effet. Le nouveau venu ferait mieux de commencer ailleurs.
  • Une traversée du pays des géants trop rapideQuarante-six planches pour installer une forteresse de pirates, une intrigue de cour et un royaume mythologique entier, cela laisse peu de place au dépaysement. Le monde des géants est magnifiquement montré, mais il est surtout traversé: on aurait volontiers accordé un album complet à ce décor.
  • Un volume presque entièrement centré sur ThorgalAaricia, Jolan et Louve, qui portaient une bonne part de l'intérêt des tomes précédents, tiennent ici une place très réduite. Le choix se défend, l'album étant tout entier tendu vers la quête du héros, mais les lecteurs attachés à la dimension familiale de la saga trouveront ce tome plus solitaire et plus froid que les précédents.

À qui s’adresse ce livre ?

Album à réserver aux lecteurs déjà engagés dans la série, idéalement à partir de La Marque des bannis, et plus largement aux amateurs de fantasy d'inspiration nordique qui préfèrent les mythes traités avec sérieux aux clins d'œil parodiques. Les adolescents à partir de douze ou treize ans y trouveront un récit d'aventure limpide, porté par un dessin réaliste très lisible, même si la noirceur du cycle, la violence des pirates et l'ambiguïté de Kriss de Valnor supposent un lecteur un peu aguerri. Les curieux de mythologie scandinave reconnaîtront au passage des noms empruntés aux Eddas, de Frigg au géant Geirrod, employés ici sans lourdeur pédagogique. Ceux qui découvrent Thorgal auront tout intérêt à ouvrir d'abord La Magicienne trahie ou L'Enfant des étoiles, quitte à revenir ensuite à ce tome, qui n'a de sens qu'au terme d'une longue fréquentation.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
Thorgal, tome 22GéantsLe LombardAutre · 48 p. · Français978-2-8036-1220-8Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.