
De quoi parle ce livre ?
Premier album des Aventures de Tintin, l'œuvre paraît d'abord en feuilleton dans Le Petit Vingtième, supplément jeunesse du quotidien catholique belge Le Vingtième Siècle, entre janvier 1929 et mai 1930, avant une édition en volume la même année. Sur une idée de l'abbé Norbert Wallez, directeur du journal, Tintin, jeune reporter, est envoyé en Union soviétique avec son chien Milou pour enquêter sur le régime bolchevique. Le récit enchaîne poursuites, pièges et évasions, la police politique (le Guépéou) lancée à ses trousses. Hergé y développe une critique du communisme soviétique, largement inspirée de l'ouvrage à charge Moscou sans voiles de Joseph Douillet, ancien consul de Belgique en Russie: usines factices destinées à tromper les visiteurs étrangers, élections truquées, réquisitions de blé et famine. Conçu comme une commande à visée idéologique, l'album reste en noir et blanc et longtemps tenu à l'écart du reste de la série. Tintin déjoue les complots et rentre à Bruxelles où il est accueilli en héros.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Tintin au pays des Soviets: la naissance brute d'un mythe
Premier album de la serie, publie en feuilleton dans Le Petit Vingtieme entre 1929 et 1930, Tintin au pays des Soviets occupe une place a part dans l'oeuvre d'Herge: celle du commencement et celle de l'embarras. Commande par l'abbe Norbert Wallez, directeur catholique et anticommuniste du Vingtieme Siecle, ce reportage dessine envoie un jeune journaliste belge en URSS pour y demasquer le mensonge bolchevique. Herge lui-meme l'a longtemps renie, y voyant un peche de jeunesse. L'angle d'analyse s'impose alors de lui-meme: que reste-t-il a lire dans une oeuvre de propagande brute, graphiquement primitive, mais ou naissent pourtant un personnage et une methode qui traverseront le siecle?
La construction du recit porte les stigmates de sa fabrication. Herge, a peine vingt-deux ans, improvise chaque semaine une planche pour le supplement jeunesse d'un quotidien, sans plan ni scenario prealable, et cela se voit: les cent trente-huit pages empilent les peripeties (poursuites, evasions, deguisements, sabotages) sans veritable courbe dramatique. Le dispositif du feuilleton commande tout: chaque livraison doit s'achever sur un peril et relancer l'attente, si bien que Tintin echappe a la mort par des ressorts identiques, la mecanique du cliffhanger tenant lieu de structure. Le cadre lui-meme joue de cette porosite entre fiction et actualite: le heros est presente comme le reporter du Petit Vingtieme, envoye en mission par le journal qui publie ses aventures, et son retour triomphal a Bruxelles fut mis en scene pour de vrai gare du Nord, en mai 1930, un jeune homme costume en Tintin descendant du train devant la foule. Coup de reclame avant l'heure, l'episode confirme que l'album fut concu autant comme propagande que comme operation de presse.
Le heros n'a pas encore d'epaisseur psychologique: il est une pure fonction, l'oeil qui voit et qui denonce, sans passe, sans faille, sans interiorite. On le rattache d'ordinaire a Totor, le chef de patrouille scout qu'Herge dessinait auparavant. A ses cotes, Milou occupe une place bien plus grande que dans la suite: tres bavard, il commente l'action, raisonne, dialogue presque d'egal a egal avec son maitre, procede que les albums ulterieurs attenueront. Le style graphique est celui d'un debutant doue mais presse. Le noir et blanc, jamais recolorise ni redessine du vivant d'Herge (contrairement aux autres titres, refondus plus tard pour l'edition en couleurs), affiche un trait nerveux, des decors sommaires, une gestuelle outree heritee du dessin de presse, du comic strip americain et du cinema burlesque. On est loin de la ligne claire epuree de la maturite; on en devine seulement les germes dans le sens du mouvement et un decoupage deja etonnamment efficace.
Le fond, lui, est un pamphlet. La documentation se resume pour l'essentiel a un seul livre, Moscou sans voiles, temoignage a charge de Joseph Douillet, ancien consul belge en Russie, dont Herge reprend jusqu'aux anecdotes. Il en tire un tableau univoque: usines-decors ou l'on brule du foin pour simuler la production, elections tenues sous la menace du revolver, greniers pilles, opposants fusilles, agents du Guepeou omnipresents. Le theme central, le contraste entre la vitrine de la propagande sovietique et la realite qu'elle dissimule, est traite sans la moindre nuance. Que plusieurs de ces abus (repression policiere, scrutins truques, requisitions) aient eu un fondement reel ne rachete pas la grossierete du procede, ou le trait ne cherche jamais a comprendre, mais seulement a accabler. C'est la sa limite majeure et, paradoxalement, sa coherence: le livre assume d'etre une arme ideologique adressee a de jeunes lecteurs catholiques de l'entre-deux-guerres.
Notre verdictTintin au pays des Soviets se lit moins comme une bande dessinee que comme un fossile: celui d'un genie en formation et d'une epoque revolue. Comme oeuvre, il est mineur, brouillon, ideologiquement grossier, et Herge avait de bonnes raisons d'en rougir plus tard. Comme document, il est passionnant, parce qu'il montre a l'etat brut la naissance simultanee d'un personnage immortel et d'une industrie culturelle. On ne le conseillera donc pas pour le plaisir de la fiction, mais pour l'intelligence de l'histoire: celle d'un art et celle d'un homme. A ce titre, et a ce titre seulement, il merite d'etre ouvert.
Points forts
- L'acte de naissance d'un mytheOn assiste ici a la toute premiere apparition de Tintin et de Milou, heritiers directs du scout Totor qu'Herge dessinait jusque-la. Meme fruste, le couple fonctionne deja: le reporter intrepide, le chien fidele et malicieux, le gout du voyage et de l'enquete. Tout le programme de la serie est en germe, ce qui donne a l'album une valeur d'origine irremplacable pour qui veut comprendre d'ou vient l'un des personnages majeurs du neuvieme art.
- Une vitalite de feuilletonMalgre ses maladresses, le rythme ne faiblit jamais. Contraint de livrer sa planche chaque semaine, Herge enchaine trouvailles visuelles, poursuites et evasions avec une inventivite qui emporte l'adhesion. Cette energie brute, ce sens du mouvement et du gag, annonce deja le formidable conteur qu'il deviendra.
- Un temoignage d'epoqueAu-dela de la fiction, l'album est un document precieux sur l'ideologie catholique et anticommuniste de la Belgique de l'entre-deux-guerres, et sur les debuts de la bande dessinee europeenne. Il eclaire autant l'histoire des mentalites que celle du medium.
Réserves
- Une propagande univoqueLe portrait de l'URSS ne connait aucune nuance: tout Sovietique est un fourbe ou une brute, toute institution un decor de mensonge. Cette caricature a charge, fidele a la commande de l'abbe Wallez et a l'unique source de Douillet, prive le recit d'epaisseur et d'honnetete documentaire.
- Un recit decousuFaute de plan d'ensemble, l'intrigue se reduit a une succession de peripeties interchangeables. Les memes ressorts (capture, evasion, poursuite) reviennent sans progression, et l'accumulation finit par lasser autant qu'elle etourdit.
- Un graphisme encore frusteLe trait, les decors et le decoupage restent tres en deca de la maitrise des albums suivants. Jamais retravaille par Herge, ce noir et blanc primitif rappelle a chaque page qu'il s'agit d'un coup d'essai.
À qui s’adresse ce livre ?
Ce n'est pas par ici qu'il faut entrer dans l'univers de Tintin: un lecteur neophyte y trouverait une version appauvrie de ce qui fera le charme de la serie. L'album s'adresse d'abord aux tintinophiles et aux completistes, curieux de remonter a la source, ainsi qu'aux amateurs d'histoire de la bande dessinee soucieux d'observer un auteur avant sa metamorphose. Il interessera aussi les historiens et les enseignants desireux d'illustrer, piece en main, ce qu'etait la propagande anticommuniste destinee a la jeunesse dans l'Europe de 1930. Aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui, il ne se recommande qu'accompagne d'un minimum de contexte critique, sous peine de laisser passer sans filtre son parti pris ideologique.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Les aventures de Tintin reporter du petit "Vingtième" au pays des Soviets | Editions France Loisirs | n.c. | Autre · 141 p. · Français | 978-2-7441-2665-9 | Non renseigné |
| Tintin au pays des savants | Éditions Moulinsart | n.c. | Autre · Français | 978-2-87424-015-7 | Non renseigné |
| Hergé, Tintin et les sovietsla naissance d'une œuvre | Éditions Moulinsart | n.c. | Autre · 164 p. · Français | 978-2-87424-357-8 | Non renseigné |
| Les aventures de Tintinreporter du Petit "Vingtième" au pays des Soviets | CASTERMAN | n.c. | Autre · 141 p. · Français | 978-2-203-00303-3 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.