
De quoi parle ce livre ?
Tintin et les Picaros est le vingt-troisième et dernier album achevé des Aventures de Tintin, publié par Hergé en 1976, huit ans après le précédent. L'intrigue se déroule au San Theodoros, république imaginaire d'Amérique du Sud dirigée par le dictateur général Tapioca. La cantatrice Bianca Castafiore et les Dupondt y sont emprisonnés, accusés de complot contre le régime. Flairant un piège tendu par le colonel Sponsz, officier bordure agissant dans l'ombre de Tapioca, Tintin refuse d'abord de partir, puis rejoint le capitaine Haddock et le professeur Tournesol sur place. Échappant aux manœuvres du pouvoir, le trio gagne la jungle et retrouve le général Alcazar, chef des Picaros, guérilleros rongés par l'alcoolisme. Des comprimés mis au point par Tournesol, qui rendent l'alcool écœurant, remettent la troupe d'aplomb. Profitant du carnaval pour entrer déguisés dans la capitale, les Picaros renversent Tapioca et portent Alcazar au pouvoir. L'album marque un renouvellement graphique du héros (jean, casque orné d'un symbole pacifiste) et s'achève sur l'image d'un bidonville resté identique malgré le changement de régime.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Tintin et les Picaros: l'adieu desenchante d'Herge
Dernier album acheve des Aventures de Tintin, paru en 1976 apres huit annees de silence (le precedent, Vol 714 pour Sydney, datait de 1968), Tintin et les Picaros occupe une place a part dans l'oeuvre d'Herge. Ce n'est pas le grand album d'aventure que reclamaient les lecteurs, mais un livre etrangement melancolique, traverse par le doute et par une lucidite politique inhabituelle chez un auteur longtemps taxe de conservatisme. On y retrouve San Theodoros, le general Alcazar et la Castafiore, mais l'energie a change de nature: le reporter vieillit, hesite, et le recit se referme sur l'une des cases les plus ameres de toute la bande dessinee classique.
La construction obeit d'abord a un schema de sauvetage. La Castafiore, en tournee a San Theodoros, y est jetee en prison par le general Tapioca, qui accuse la maisonnee de Moulinsart de complot; les Dupondt, venus enqueter, sont arretes a leur tour. Derriere le dictateur fantoche se cache le colonel Sponsz, l'homme de la Bordurie, qui poursuit une vieille vengeance depuis L'Affaire Tournesol. Haddock et Tournesol partent delivrer leurs amis, tandis que Tintin, flairant le piege, refuse d'abord de les suivre avant de les rejoindre. La premiere moitie du livre exploite habilement le huis clos et la surveillance (l'hospitalite empoisonnee de la villa truffee de micros, la guerre des communiques que se livrent Tapioca et Tintin sur les ondes), avant que l'intrigue ne bascule dans la jungle, chez les Picaros d'Alcazar, guerilleros ronges par l'alcool et l'oisivete. Le renversement final, un coup d'Etat deguise en defile de carnaval sous les costumes des Turlurons, permet a Herge de renouer avec le comique de travestissement tout en escamotant la violence: la revolution se joue sans un mort, presque en coulisse.
Sur le plan graphique, la ligne claire reste souveraine: decoupage limpide, aplats francs, decors documentes que servent les couleurs des Studios Herge. Mais le regard a muri. Herge multiplie les notations satiriques: Peggy, l'epouse americaine d'Alcazar, megere a bigoudis qui ridiculise le macho revolutionnaire, ou les slogans interchangeables des deux camps. Il modernise aussi son heros, qui troque la culotte de golf contre un jean a pattes d'elephant et coiffe un casque de moto frappe du symbole pacifiste, signe d'une epoque et d'un malaise. Le gag recurrent des comprimes de Tournesol, qui rendent l'alcool imbuvable, inverse malicieusement le vieux ressort du capitaine ivrogne: Haddock, degoute du whisky, sert desormais a desintoxiquer une armee entiere.
Les themes, eux, tranchent avec l'optimisme des debuts. L'album parle de fatigue, celle du heros comme celle de son createur, qui avait laisse passer huit ans sans dessiner Tintin. Il parle surtout de l'illusion du changement politique. Les retrouvailles y sont ameres autant que joyeuses: Pablo, le bandit epargne jadis dans L'Oreille cassee, a retourne sa veste, et seul le vieil explorateur Ridgewell, refugie chez les Arumbayas, offre une aide desinteressee. La derniere case fait office de manifeste: apres la revolution, le bidonville est identique, les memes miliciens patrouillent, seul le nom sur les slogans a change, de Viva Tapioca a Viva Alcazar. Rarement une bande dessinee grand public aura dit avec autant de sobriete que les peuples restent opprimes quel que soit le vainqueur.
Notre verdictTintin et les Picaros n'est pas le meilleur album de la serie, et il decevra qui y cherche le souffle de L'Oreille cassee ou du Temple du Soleil: l'aventure y est plus lache, le heros plus passif, l'ensemble teinte d'une lassitude sensible chez les personnages comme chez l'auteur. Mais c'est precisement cette felure qui le rend precieux. En refermant son oeuvre sur un constat d'impuissance politique, Herge signe un adieu adulte, ironique et courageux, tres loin de l'imagerie d'Epinal qu'on lui prete parfois. A defaut d'etre trepidant, l'album est intelligent et sincere. On le lira moins comme un divertissement que comme le testament desabuse d'un grand dessinateur qui n'y croyait plus tout a fait, et qui a eu l'honnetete de le montrer.
Points forts
- Une lucidite politique rareLe dernier plan, ou la misere demeure intacte apres le coup d'Etat, offre un constat d'une amertume adulte, tres moderne pour une serie populaire. Herge refuse le happy end et montre, sans discours, que le pouvoir change de mains sans que rien change pour les plus faibles: les slogans se repeignent, les bidonvilles restent.
- Un heros qui vieillit et douteEn affublant Tintin d'un jean, d'un casque pacifiste et d'une reticence a partir, Herge transforme le boy-scout intemporel en personnage traverse par la lassitude de son temps. Cette fragilite inedite, discutee par les puristes, donne au reporter une epaisseur humaine qu'il n'avait jamais tout a fait eue.
- Une troupe familiere renouveleeLe retour d'Alcazar, de la Castafiore, des Dupondt et de Sponsz offre un vrai plaisir de retrouvailles. Herge y greffe des gags renouveles: la diva incontrolable, les Dupondt affubles de costumes grotesques, et surtout le capitaine Haddock ecoeure par l'alcool, ressort inverse qui relance une mecanique comique qu'on croyait epuisee.
Réserves
- Une intrigue dilueeLe recit avance par a-coups, s'attarde longuement sur l'attente et la villa surveillee avant de precipiter son denouement. Comparee a la mecanique implacable des grands albums (L'Affaire Tournesol, Le Temple du Soleil), la narration parait relachee, parfois etale, comme si l'aventure elle-meme n'interessait plus tout a fait son auteur.
- Un Tintin en retraitLe heros subit plus qu'il n'agit: ce sont les comprimes de Tournesol, l'aide de Ridgewell ou le hasard du carnaval qui denouent la situation. Cette passivite, coherente avec le propos desabuse, prive toutefois l'album du souffle et de l'ingeniosite qui faisaient le sel des enquetes precedentes.
- Un ton parfois mal accordeL'album oscille entre la farce (Peggy, les bigoudis, les Dupondt) et un pessimisme politique noir, sans toujours parvenir a fondre les deux registres. La satire vise large mais reste par moments superficielle, et l'ensemble laisse une impression un peu heterogene, entre album pour enfants et pamphlet pour adultes.
À qui s’adresse ce livre ?
Cet album n'est pas la meilleure porte d'entree dans l'univers de Tintin: le nouveau venu manquera les echos des aventures anterieures (le retour d'Alcazar, de Sponsz, de Pablo, de Ridgewell) et la melancolie du denouement lui paraitra abrupte. Il s'adresse d'abord aux lecteurs deja familiers de la serie, capables de mesurer le chemin parcouru depuis les premiers albums. Il seduira aussi un public adulte amateur de bande dessinee d'auteur, curieux de voir un classique populaire virer a la satire desenchantee, ainsi que les etudiants du neuvieme art et les admirateurs d'Herge. Les jeunes enfants, en revanche, risquent de s'ennuyer d'une intrigue bavarde et d'un pessimisme qui leur echappera.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Tintin et les picaros | CASTERMAN | n.c. | Autre · 62 p. · Français | 978-2-203-00123-7 | Non renseigné |
| Tintin et les picaros | CASTERMAN | n.c. | Autre · 61 p. · Français | 978-2-203-00113-8 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.