
Tortillas pour les Dalton
- AuteurRené Goscinny
- AuteurMorris
- Première publication
- 1967
- Éditions référencées
- 1
Que vaut ce livre ?
Tortillas pour les Dalton : Goscinny et Morris expédient Lucky Luke au sud du Rio Grande
Publié en 1967, « Tortillas pour les Dalton » compte parmi les derniers albums de Lucky Luke parus chez Dupuis, à la veille du passage de la série chez Dargaud. Il appartient à la grande période Goscinny-Morris, celle où le scénariste orchestre la mécanique comique et où le dessinateur tient une ligne parvenue à pleine maturité. L'album pousse le cow-boy solitaire au sud du Rio Grande, sur les traces des quatre frères Dalton, ces cousins de fiction que Goscinny a inventés pour succéder aux vrais bandits, tués dès 1951. D'une simple poursuite, il tire une comédie de l'exil et du dépaysement. La question qui mérite l'analyse tient à ce ressort : comment Goscinny transforme-t-il un gag alimentaire (les tortillas dont les Dalton doivent se contenter) en fil conducteur d'un album entier, et que révèle ce glissement vers le Mexique sur la fabrique du comique franco-belge des années 1960 ?
La construction obéit à la structure éprouvée des « albums de Dalton », ce cycle dans le cycle que Goscinny a bâti autour de ses quatre cousins de fiction : une évasion, une cavale, une poursuite, puis, selon la loi du genre, le retour à la case départ. Goscinny ne cherche pas à renouveler ce squelette, il le décline. Le ressort neuf tient ici à la géographie : en franchissant le Rio Grande, les Dalton quittent le décor familier du western pour un Mexique de sombreros, de siestes et de cactus. La frontière devient un opérateur comique à part entière, une ligne sur laquelle repose une bonne part des quiproquos. Les tortillas cristallisent ce dépaysement : nourriture omniprésente et mal-aimée, elles deviennent le symbole de l'exil et le gag à répétition qui scande les planches, avec l'appétit contrarié d'Averell pour caisse de résonance.
Le style de Goscinny se reconnaît à sa façon de superposer les registres. Il y a le comique de caractère, porté par le quatuor : Joe le teigneux et minuscule, dévoré par sa haine de Lucky Luke, Averell l'immense affamé, William et Jack cantonnés au second plan. Il y a le comique de situation, né des malentendus de la frontière et de l'inadaptation des fugitifs à un pays dont ils ignorent les codes. Il y a enfin le comique de langage, marque de fabrique du scénariste : anachronismes assumés, clins d'oeil au lecteur adulte, jeux sur les clichés du genre. Cette écriture à double détente, lisible au premier degré par l'enfant et au second par l'adulte, est la signature même de Goscinny, celle qu'il déploie au même moment sur Astérix.
Le dessin de Morris fait bien plus qu'illustrer. Héritier de l'école du gros nez et nourri de cartoon américain, il déploie une ligne nerveuse, un sens aigu du mouvement et une direction d'acteurs muette qui donnent au gag son minutage. Ses cases limpides se lisent d'un coup d'oeil, son décor mexicain est franchement typé, et il confie aux corps une part du rire : la seule silhouette dégingandée d'Averell, ou la fureur concentrée du petit Joe, fait souvent mouche avant même la réplique.
Sur le plan thématique, l'album prolonge la satire douce du mythe de l'Ouest qui irrigue la série : loi, prison, frontière et figure de l'étranger passent au filtre parodique. Les Dalton y incarnent l'anti-héroïsme du raté récidiviste, éternels perdants condamnés à recommencer, quand Lucky Luke demeure le point fixe, héros impassible au milieu d'un monde de bras cassés.
Notre verdict« Tortillas pour les Dalton » n'est pas l'album qui réinvente la série, c'est un très bon cru de milieu de gamme dans une période qui en comptait peu de faibles. Goscinny y applique sa recette avec un métier consommé, Morris y déploie un dessin au sommet de sa forme, et le détour mexicain apporte juste ce qu'il faut de nouveauté pour renouveler le plaisir sans dérouter le lecteur fidèle. On peut lui reprocher un exotisme de convention, une trame sans grande surprise et un peu moins de sel que les albums bâtis autour de figures réelles, mais l'efficacité comique, le rythme et la qualité du tandem emportent l'adhésion. Un Lucky Luke solide et représentatif de son âge d'or, à recommander sans réserve aux amateurs du genre et à découvrir avec plaisir par les autres.
Points forts
- Un fil rouge comique efficaceEn faisant des tortillas le symbole récurrent de l'exil forcé, Goscinny se donne un motif simple qui relance le rire à intervalles réguliers et cimente la progression de l'album. Le gag alimentaire, trivial en apparence, sert à la fois de colonne vertébrale narrative et d'unité de ton, adossé à l'appétit jamais rassasié d'Averell.
- Le quatuor Dalton à plein régimeLa mécanique des quatre frères, du minuscule Joe rongé de rancune au géant Averell obsédé de nourriture, tourne à plein dans ce contexte de disette et de dépaysement. Leurs contrastes de taille, d'humeur et d'appétit nourrissent une large part des situations, et le Mexique leur offre un terrain de jeu idéal.
- Un tandem texte-image accordéLe duo Goscinny-Morris est ici à son meilleur: le scénario multiplie les registres du comique pendant que le dessin, expressif et minuté au cordeau, transforme chaque chute en gag visuel. Le rire naît autant de la case que de la réplique, signe d'une collaboration parvenue à pleine maturité.
Réserves
- Un exotisme de conventionLe Mexique de l'album repose sur les clichés de son temps (sieste, sombrero, cactus, indolence supposée) qui, lus aujourd'hui, paraissent datés et convenus. Le dépaysement joue sur l'imagerie de carte postale bien plus que sur une observation réelle du pays, et prête parfois à la caricature facile.
- Une formule sans surpriseLe lecteur familier des Dalton reconnaîtra sans peine le canevas évasion-cavale-retour, décliné avec métier mais sans que la structure ni les enjeux ne soient jamais bousculés. L'issue ne fait guère de doute, et l'album vaut par l'exécution plus que par l'invention narrative.
- Moins de sel historique que les grands crusComme les autres albums centrés sur les Dalton, celui-ci mise sur le comique de troupe et le gag à répétition plutôt que sur la galerie de figures historiques qui fait la saveur documentaire des meilleurs Lucky Luke. On rit beaucoup, mais la satire du réel y perd un peu de son mordant.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album vise d'abord le lectorat historique de la série, les enfants d'une dizaine d'années, qui y trouveront une aventure rythmée et des gags immédiatement accessibles. Mais, comme souvent chez Goscinny, la lecture fonctionne à deux étages : l'adulte savoure les anachronismes, la satire et le second degré qui échappent en partie au plus jeune. Les amateurs de bande dessinée franco-belge classique et les curieux de l'âge d'or Dupuis y verront un jalon représentatif de la collaboration Goscinny-Morris, à la charnière du passage chez Dargaud. En revanche, qui cherche une porte d'entrée dans la série gagnerait à commencer par un titre plus emblématique : « Tortillas pour les Dalton » se savoure mieux lorsqu'on connaît déjà les codes de l'univers et la personnalité des quatre frères.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Lucky Luke, tome 31Tortillas pour les Dalton | Dupuis | Autre · 46 p. · Français | 978-2-8001-1471-2 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.