De quoi parle ce livre ?
Quarantième volume de la saga créée en 1977 par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, Tupilaks referme le diptyque ouvert par Neokóra et ramène Thorgal au point de départ de son histoire : le vaisseau venu des étoiles dont il est l'enfant recueilli. De retour dans cette carcasse de métal, il doit y affronter Neokóra, une intelligence artificielle déterminée à restaurer le règne atlante sur une Terre où cette civilisation disparue avait jadis étendu son empire. À ses côtés, son fils Jolan, engagé avec lui dans les entrailles de la machine des ancêtres. Mais la partie ne se joue pas seulement sous le métal : elle ressort au grand air, sur la neige et sous l'aurore boréale, jusqu'à une attaque de Skraëlings qu'il faut soutenir. Le titre convoque en contrepoint le tupilak, cette créature que la magie inuit façonne pour aller nuire à un ennemi et dont les peuples du Grand Nord sculptent encore l'effigie dans l'os, le bois ou la dent. Yann et Fred Vignaux jouent ici la carte des origines : ce qui se décide dans ce ventre de métal engage la nature même du héros, le sort de sa famille et la place que les hommes garderont sur une terre qu'une autre civilisation entend reprendre.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Tupilaks : Thorgal rendu au vaisseau des origines
Ouvrir le quarantième tome d'une série lancée en 1977 relève presque de l'archéologie. Thorgal a survécu au départ de Jean Van Hamme, scénariste jusqu'au Sacrifice, puis à celui de Grzegorz Rosinski, qui a posé son pinceau après Aniel, et poursuit sa route avec Yann au scénario et Fred Vignaux au dessin. Paru au Lombard le 10 novembre 2022, Tupilaks arrive à un moment délicat de cette reprise : il lui faut conclure l'histoire lancée dans Neokóra et prouver, du même geste, que la série peut encore toucher à son mythe fondateur sans l'abîmer. Yann choisit la voie la plus exposée, celle du retour aux sources, en renvoyant son héros à l'intérieur du vaisseau qui l'a déposé sur Terre.
Sur le plan de la construction, Tupilaks alterne deux régimes. Le vaisseau d'abord, où Thorgal et son fils Jolan progressent dans la machine des ancêtres, avec une tension de traque que la série, portée sur les grands espaces, pratique rarement. Puis le grand air : la console de commandement détruite, le père et le fils trouvent d'étranges véhicules et repartent sur la neige, chevauchée à ciel ouvert sous l'aurore boréale, avant de soutenir aux côtés des Slugs une attaque de Skraëlings. Ce va-et-vient évite la monotonie, mais quarante-huit pages suffisent tout juste à ouvrir la boîte, à installer l'adversaire et à refermer l'épisode.
Le thème dominant est celui de l'origine comme piège. Depuis le premier album, Thorgal se définit par ce qu'il ignore de lui-même ; en le ramenant à l'intérieur du vaisseau, Yann transforme une énigme identitaire en confrontation frontale. Neokóra offre à la saga un antagoniste d'un genre neuf : ni sorcière, ni roi, ni divinité, mais une logique appliquée, qui n'a nul besoin de haïr pour éliminer, et dont le projet de restauration atlante n'a d'autre défaut que d'être exécuté à la lettre. La série retrouve là ce que son postulat contenait dès l'origine : une histoire d'anticipation déguisée en légende scandinave.
Le titre, lui, déplace le curseur vers l'autre versant de cet univers, et l'album lui donne raison. Le tupilak n'est pas un monstre de fantasy : c'est, dans les traditions du Groenland, une composition d'ossements animée par un chamane pour aller frapper un ennemi, et dont les Inuit sculptent encore l'effigie. Le mettre en regard d'une machine atlante confronte deux façons de fabriquer une puissance : la magie qui anime la matière morte, la technique qui prolonge une civilisation disparue. Et Yann ne s'en tient pas au symbole : face à Neokóra, c'est la dent sculptée reçue d'Ava, un tupilak, qui se manifeste et sauve Thorgal, et c'est encore par elle que tombe la console de commandement. L'objet chamanique n'est pas un décor exotique posé sur un récit de science-fiction : il en est le pivot dramatique.
L'écriture de Yann demeure immédiatement reconnaissable : dialogues nerveux, goût de l'ironie, densité de renvois aux tomes anciens. Cette mémoire encyclopédique réjouit le lecteur fidèle autant qu'elle handicape les autres. Le scénariste privilégie l'efficacité au détriment de l'ampleur élégiaque des meilleurs Thorgal, et l'émotion familiale, longtemps le centre de gravité de la série, cède parfois le pas à la mécanique de l'intrigue.
Le dessin de Fred Vignaux, en revanche, continue de gagner en assurance. Son trait réaliste, nourri de la grande tradition franco-belge d'aventure et de la manière de Rosinski, n'est plus une imitation appliquée mais une écriture propre : anatomies solides, visages expressifs, sens du volume dans les architectures atlantes. La mise en couleurs de Gaétan Georges fait jouer le contraste entre les lumières artificielles de l'épave et les étendues de neige où passent les lueurs d'une aurore boréale. On regrettera quelques arrière-plans expédiés et l'absence de cette matière presque picturale qui signait les planches de Rosinski.
Notre verdictTupilaks est un album de transmission plus que de grâce. Il fait le travail qu'on attendait de lui : refermer un diptyque, affronter la question des origines et montrer que la série peut encore toucher son noyau mythologique sans le trahir. Yann y déploie une vraie intelligence de la saga, Fred Vignaux y confirme qu'il en est devenu un auteur graphique à part entière, et la rencontre de la machine atlante et de la magie du Grand Nord, qui décide de l'issue, est la trouvaille du livre. Il manque pourtant à l'ensemble l'espace et le souffle qui feraient de ce quarantième tome un grand Thorgal : trop de révélations pour trop peu de pages, trop de mécanique pour trop peu d'émotion. Un bon épisode de série, mené avec métier, que les fidèles liront avec plaisir et que les autres gagneront à aborder après un retour aux premiers albums.
Points forts
- Un retour assumé au mythe fondateurRamener Thorgal dans le vaisseau de ses origines était le pari le plus périlleux possible après quarante tomes. Yann l'assume sans détour et redonne au personnage sa question première: d'où vient-il, et que doit-il à ceux qui l'ont envoyé? L'album retrouve ainsi une ambition que la série avait parfois diluée dans les intrigues de cour et les vengeances de clan.
- Un antagoniste qui change de natureNeokóra n'est ni un tyran ni une magicienne, mais une intelligence artificielle décidée à restaurer le règne atlante. Cet adversaire sans passion introduit dans la saga une menace d'un autre ordre, plus abstraite et plus inquiétante, et invite à relire tout l'univers de Thorgal comme une science-fiction que la mythologie du Nord aurait recouverte.
- Le père et le fils devant la même questionJolan accompagne Thorgal dans la machine des ancêtres, et sa présence vaut mieux qu'un simple renfort: ce que le vaisseau détient sur les origines l'engage tout autant que son père, lui dont les dons tiennent à cette hérédité venue des étoiles. La saga a toujours été une affaire de filiation; elle le redevient ici de la manière la plus littérale.
- Fred Vignaux arrivé à maturitéAprès plusieurs tomes de rodage, le dessinateur assume un trait réaliste personnel plutôt qu'un décalque de son prédécesseur. Les corps ont du poids et les volumes du vaisseau atlante sont mis en scène avec un vrai sens de l'échelle. Les couleurs de Gaétan Georges soutiennent l'ensemble en opposant la clarté artificielle de l'épave aux blancheurs du dehors.
Réserves
- Un album qui suppose toute une bibliothèqueTupilaks n'est pas une porte d'entrée. Il conclut le diptyque commencé avec Neokóra et multiplie les renvois aux albums fondateurs sans toujours les expliciter. Le lecteur occasionnel se retrouve devant un écheveau de noms, de filiations et de retournements dont il ne mesure pas l'enjeu affectif.
- Quarante-huit pages trop courtes pour l'ambitionLe format standard étouffe un sujet qui appelait de l'ampleur. Les révélations s'enchaînent au pas de charge, les basculements dramatiques manquent de préparation, et la conclusion arrive avant que le lecteur ait eu le temps d'en mesurer la portée.
- Des fonds parfois expédiésLe trait de Fred Vignaux a gagné en assurance, mais quelques arrière-plans restent sommaires, et l'album ne retrouve pas la matière presque picturale des planches de Rosinski, que les couleurs de Gaétan Georges portent seules.
À qui s’adresse ce livre ?
Cet album s'adresse d'abord aux lecteurs qui suivent la saga depuis longtemps et acceptent qu'elle explore enfin frontalement le versant science-fiction de son mythe. Les fidèles de la période Yann et Vignaux y trouveront un chapitre charnière, riche en échos aux albums fondateurs. Les amateurs de fantasy nordique venus pour les drakkars et les dieux devront accepter que tout se décide dans une machine venue des étoiles. C'est un tome à déconseiller comme première lecture : mieux vaut avoir en tête les origines de Thorgal et, au minimum, avoir lu Neokóra, dont Tupilaks constitue la seconde moitié. L'éditeur situe la série à partir de neuf ans ; la violence reste mesurée et le vocabulaire clair, mais la densité des références et le poids de la continuité rendent la lecture plus profitable vers onze ou douze ans.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.