Un chariot dans l'Ouest
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinLouis Salvérius
- Première publication
- 1972
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Publié par Dupuis en 1972, Un chariot dans l'Ouest ouvre Les Tuniques Bleues, série née en 1968 dans le journal Spirou sous la plume de Raoul Cauvin et le crayon de Louis Salvérius. Le récit se déroule dans l'Ouest américain, au temps des guerres indiennes: la garnison de Fort Defiance, harcelée par les Comanches et à court de munitions, réclame des secours, et c'est à une poignée d'hommes de la cavalerie américaine qu'il revient de lui conduire un chariot à travers un territoire hostile. Parmi eux, le tandem qui fera la fortune de la série: le sergent Cornélius Chesterfield, va-t-en-guerre borné, discipliné jusqu'à l'absurde et sincèrement dévoué à l'armée, et Blutch, tire-au-flanc pacifiste, ironique et débrouillard, dont l'unique stratégie consiste à passer entre les gouttes. L'enjeu tient moins au fracas des armes qu'au bras de fer entre les deux compagnons: obéir ou filer, se battre ou ruser, croire au drapeau ou sauver sa peau. La guerre de Sécession, qui deviendra dès l'album suivant le cadre durable de la série, n'est ici qu'un horizon: tout se joue dans la poussière des pistes, entre deux hommes que tout oppose.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Naissance d'un duo dans la poussière de l'Ouest
Il y a quelque chose d'attachant à relire le premier album d'une série qui en compte aujourd'hui plus de soixante. Un chariot dans l'Ouest n'est pas le meilleur des Tuniques Bleues, et il serait injuste de le juger à cette aune. C'est un album de rodage, où Cauvin et Salvérius cherchent encore le dosage entre le gag et l'aventure, entre le western de série et la satire du militaire. On y assiste à un spectacle rare: celui d'une série en train de se trouver, avec ses réussites immédiates et tout ce qu'il lui faudra des années pour fixer.
La construction obéit à la logique du journal Spirou, où l'histoire paraît en feuilleton en 1970, deux ans avant sa reprise en album. Le récit avance par courtes livraisons, avec son quota de gags, ses chutes en bas de page et une intrigue assez simple pour se suivre d'une semaine sur l'autre. Il en résulte un album alerte mais décousu, où la mission sert surtout de fil pour enfiler les situations comiques. Le lecteur habitué aux volumes de maturité, mieux charpentés et parfois franchement graves, trouvera ici une matière plus légère, plus proche du divertissement de kiosque que de la fresque.
Le véritable apport de ce premier volume est ailleurs, dans l'invention du couple. Cauvin comprend très vite que son moteur ne sera pas la guerre mais la friction entre deux tempéraments irréconciliables. Blutch incarne le bon sens du survivant: il se dérobe, il triche, il négocie, et il a presque toujours raison. Chesterfield incarne la fidélité aveugle: il croit à l'uniforme, aux ordres et à la gloire, et le réel se charge patiemment de le détromper. Le comique naît de ce décalage, mais l'amitié qui unit malgré tout les deux hommes empêche la mécanique de tourner à la caricature. Ce ressort, posé dès les premières planches, tiendra plus d'un demi-siècle.
Reste que la série n'a pas encore trouvé son terrain. L'action se déroule dans l'Ouest, du côté des forts de la cavalerie, et l'adversaire n'est pas l'armée sudiste mais les Comanches. Il faudra attendre le deuxième album, Du Nord au Sud, pour que la guerre de Sécession s'impose comme cadre durable et apporte le contrepoint historique qui fera la réputation des Tuniques Bleues, cette façon de glisser sous le gag des rappels très concrets sur le prix humain d'une bataille. Le thème dominant est ici l'absurdité de la hiérarchie militaire, machine qui broie ses subalternes au nom de principes que personne ne sait expliquer. Le pacifisme de Cauvin s'y devine déjà, mais il passe par la seule dérobade de Blutch plutôt que par un regard d'ensemble.
Graphiquement, Salvérius travaille dans la tradition de l'école de Marcinelle: trait rond, personnages très expressifs, silhouettes lisibles au premier coup d'œil, sens du mouvement et goût du burlesque. On est à l'opposé exact de la ligne claire d'Hergé, à laquelle ce dessin ne doit rien: ici règnent l'énergie, la déformation comique et les visages qui grimacent. Plaines, campements et convois sont traités avec efficacité plutôt qu'avec luxe de détail, toujours au service du rythme. Ce trait fait l'autre intérêt de l'album, et sa rareté: Salvérius meurt en mai 1972, à trente-huit ans, alors qu'il travaillait sur le quatrième volume de la série. Willy Lambil achève celui-ci puis reprend définitivement les personnages, auxquels il donnera le visage sous lequel des millions de lecteurs les connaissent. Lire Salvérius, c'est donc découvrir un autre Blutch et un autre Chesterfield, plus ronds, plus proches du cartoon, en sachant qu'il n'y en aura pas beaucoup d'autres.
Notre verdictUn chariot dans l'Ouest vaut moins pour ce qu'il est que pour ce qu'il annonce. L'intrigue reste mince, la structure porte les coutures de la prépublication et la série n'a pas encore trouvé le décor où elle s'installera, mais l'essentiel est déjà là: deux soldats que tout oppose, un pacifiste madré et un militaire intègre jusqu'à l'aveuglement, condamnés à s'entendre. Le dessin de Salvérius, rond, vif et joyeusement caricatural, donne à l'ensemble une saveur que les albums suivants, repris par Willy Lambil, n'auront plus. On lira donc ce premier tome comme un document autant que comme un divertissement: un peu daté, souvent drôle, et passionnant pour qui aime voir naître une série appelée à durer un demi-siècle.
Points forts
- Un duo comique juste dès les premières planchesBlutch et Chesterfield fonctionnent immédiatement. Le tire-au-flanc lucide et le sous-officier zélé forment un contraste si productif qu'il suffira à alimenter des dizaines d'albums. Cauvin évite le piège du tandem purement mécanique en laissant affleurer, sous les chamailleries, une camaraderie sincère qui rend les deux hommes attachants plutôt que ridicules.
- L'énergie graphique de l'école de MarcinelleLe trait de Louis Salvérius, rond, souple et très expressif, imprime à l'album une allure de cartoon: cavalcades enlevées, mimiques appuyées, silhouettes identifiables au premier coup d'œil. C'est un dessin d'action comique taillé pour la lecture en périodique, qui préfère la clarté et le mouvement au détail patrimonial du décor.
- Un rare témoignage sur la naissance d'une sériePeu de séries populaires laissent voir aussi nettement leurs balbutiements. L'album offre l'occasion d'observer un tandem d'auteurs en train d'installer ses personnages, de tester son ton et de chercher son terrain, avant que Les Tuniques Bleues ne deviennent le monument que l'on sait. Pour l'amateur de bande dessinée franco-belge, la valeur documentaire est réelle.
Réserves
- Une série qui n'a pas encore trouvé son cadreL'univers définitif des Tuniques Bleues, avec son ancrage dans la guerre de Sécession et son contrepoint historique, n'est pas encore en place: on lit ici un western de cavalerie. Le lecteur venu chercher la formule des albums de maturité risque une petite déception, tant la satire y reste générale, l'arrière-plan sommaire et les enjeux légers.
- Une construction héritée du feuilletonConçu pour la prépublication, le récit avance par saynètes et par chutes de planche. L'ensemble n'a pas la tenue narrative des volumes ultérieurs: l'intrigue reste un prétexte commode et certaines transitions se contentent d'enchaîner les gags sans réelle progression dramatique.
- Des codes de western qui ont vieilliL'album reprend sans grande distance l'imagerie du western telle qu'elle circulait au tournant des années soixante-dix: embuscades, attaques de convoi et cavalcades s'enchaînent selon des codes très balisés, et les Comanches y valent surtout comme force de menace, filmée de loin. L'antagoniste principal échappe pourtant à l'anonymat: le chef Œil-de-Cyclope est nommé et caractérisé, habile et manipulateur, multipliant les alliances dans le seul but de servir ses intérêts. C'est donc le regard du genre, plus que le traitement de cet adversaire, qui a mal supporté le passage du temps: plusieurs conventions du western de ces années-là se lisent aujourd'hui avec le recul que l'on accorde à une production de son époque.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs déjà conquis par Les Tuniques Bleues et curieux de remonter à la source, ainsi qu'aux amateurs d'histoire de la bande dessinée franco-belge, qui y verront un témoignage sur la production Dupuis du début des années soixante-dix et l'un des rares volumes dessinés par Louis Salvérius. Collectionneurs et complétistes y trouveront leur compte. Ceux qui découvrent la série auraient en revanche intérêt à commencer par un album de maturité, mieux construit et plus représentatif de ce que Cauvin et Lambil en ont fait ensuite, quitte à revenir à ce premier tome pour le plaisir de reconnaître des silhouettes familières sous un autre crayon. Côté âge, la lecture reste accessible dès huit ou neuf ans, la violence y étant désamorcée par le comique, et garde sa saveur à tout âge pour qui aime le western burlesque.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.