De quoi parle ce livre ?
Troisième tome de la saga East Blue, ce volume relié rassemble les chapitres 18 à 26, prépubliés dans le Weekly Shonen Jump, et se partage entre deux arcs. La première moitié achève l'affrontement du village d'Orange : Baggy le clown s'en prend au chapeau de paille de Luffy, ce qui déclenche un retour en arrière révélant que les deux hommes furent autrefois camarades, du temps où Baggy et Shanks étaient apprentis pirates, et que le second fit avaler au premier, par accident, un fruit du démon. Luffy finit par trouver la faille du pouvoir de son adversaire et l'expédie dans le ciel ; ce sont ensuite le chien Chouchou et la reconnaissance du maire Boodle qui permettent au trio de reprendre la mer. Suit une escale d'un seul chapitre sur une île peuplée d'animaux hybrides, où Luffy, Zoro et Nami tombent sur Gaimon, un homme dont le corps est prisonnier d'un coffre. Le tome bascule alors dans un nouvel arc, au village de Sirop, avec l'entrée en scène d'Usopp le menteur, de son amie Kaya, et d'un majordome nommé Klahadoll dont la livrée dissimule le capitaine pirate Kuro.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le clown, le menteur et le majordome trop poli
Paru chez Glénat le 10 janvier 2001, quatre mois après le premier tome français, ce troisième volume occupe une position ingrate : liquider un arc, en amorcer un autre, et loger entre les deux une escale sans conséquence. Neuf chapitres pour trois régimes narratifs différents, c'est beaucoup demander à un seul tome relié. Eiichirō Oda s'en tire en faisant du raccord lui-même un sujet, et en profitant de la couture pour changer de registre : après le clown vient le menteur, et derrière le menteur, un homme dont le métier est de dissimuler.
Le volume s'ouvre en plein duel, conséquence d'un découpage en tomes qui ne coïncide pas avec les unités dramatiques d'une prépublication hebdomadaire. Oda compense aussitôt par le meilleur coup du tome : le chapitre 19, un retour en arrière qui recharge un combat menaçant de tourner à la simple démonstration de pouvoirs. En apprenant que Baggy et Shanks ont partagé le même apprentissage, et que le fruit du démon avalé par le clown fut un accident dont Shanks porte la responsabilité, le lecteur voit un antagoniste de gag acquérir rétroactivement une rancune. Le chapeau de paille cesse d'être un accessoire pour devenir le pivot du conflit. Oda ne réécrit pas le passé de sa série, il le révèle au moment où il fait le plus mal.
La victoire qui suit est expédiée, et surtout privée d'apothéose. Aucune sortie triomphale : il faut le chien Chouchou et la gratitude bourrue du maire Boodle pour que le trio regagne son bateau, dans une confusion qui dégonfle le climax au lieu de le célébrer. Le chapitre 22 prolonge ce refus du crescendo : une escale isolée, tonalement étrange, à mi-chemin du catalogue d'inventions graphiques et de la mélancolie, où le trio croise, sur une île peuplée d'animaux hybrides, un homme dont le corps est prisonnier d'un coffre. Rien n'y fait avancer l'intrigue, et c'est exactement ce qui en fait une chambre de décompression entre deux arcs, en même temps qu'une déclaration d'intention sur ce que la série entend placer au centre : des personnages tenus, jusqu'à l'absurde, par ce qu'ils se sont promis.
La seconde moitié change de machine. Au village de Sirop, plus de pirate flamboyant à cogner : un manoir, une amie que l'on vient distraire avec des histoires inventées, un majordome trop poli. La menace n'est plus exhibée, elle est dissimulée, et le récit glisse vers l'ironie dramatique, ce régime où le lecteur en sait plus que les personnages. Usopp, dont les mensonges publics dessinent en creux un garçon plus fragile qu'il ne veut le paraître, offre à Oda son contrepoint idéal : le tome finit par opposer deux façons de raconter des histoires fausses, celle qui console et celle qui tue. Que le volume emprunte son titre au chapitre 24 plutôt qu'à la conclusion du duel dit assez où se situe son vrai centre de gravité.
Graphiquement, on reste dans un Oda de manga comique : trait rond, caricature franche, trames employées avec parcimonie, décors escamotés dès qu'ils ne servent pas la mise en scène. Le corps morcelé de Baggy fournit néanmoins de belles trouvailles de composition, des membres qui traversent les cases et jouent avec le sens de lecture de droite à gauche. Quant à Klahadoll, sa dégaine de domestique irréprochable détonne au milieu d'une galerie de trognes, et ce décalage graphique fait à lui seul office d'avertissement : Oda sait déjà camper un personnage par sa silhouette avant de lui donner un discours.
Notre verdictUn tome de transition, mais de transition travaillée. Oda y règle un combat sans lui accorder de gloire, y glisse un chapitre parfaitement inutile qui en dit long sur ses intentions, puis change de mode narratif pour ouvrir un arc bâti sur le mensonge et la dissimulation. Jugé pour ce qu'il est, c'est-à-dire une fraction de récit prise dans un flux hebdomadaire, il fait mieux que remplir son office : le retour en arrière sur Shanks et Baggy est l'un des premiers grands gestes dramaturgiques de la série, et l'arrivée d'Usopp installe en quatre chapitres un personnage dont l'ambivalence portera tout l'arc. On lui reprochera de n'offrir aucune résolution dans sa seconde moitié et de reposer sur un dessin qui n'a pas encore l'aisance des volumes à venir. Reste un tome charnière, où la série cesse d'être une suite de gags maritimes pour commencer à raconter des gens.
Points forts
- Un retour en arrière qui donne un passé au clownLe chapitre 19 tombe à l'endroit exact où le duel contre Baggy risquait de n'être qu'une joute de pouvoirs: il installe un apprentissage commun avec Shanks et fait du chapeau de paille l'enjeu réel de la scène. Quelques planches suffisent à transformer un adversaire décoratif en rancune incarnée, et à rattacher l'arc à la scène fondatrice du premier tome.
- Une victoire volontairement privée d'apothéosePlutôt que de laisser Luffy savourer son triomphe, Oda enchaîne sur la pagaille, un chien et un maire embarrassé. Ce dégonflement comique du climax évite la solennité qui guette le shonen d'aventure et entretient le ton bringuebalant qui fait le prix de ces premiers tomes.
- Une escale gratuite parfaitement placéeLe chapitre consacré à Gaimon et à son île d'animaux hybrides ne fait avancer aucune intrigue, et c'est sa qualité. Il ventile le volume entre deux arcs, montre l'invention graphique d'Oda en roue libre, et glisse sous le gag une note douce-amère que la série n'avait pas encore essayée.
- Un changement de régime narratif à mi-parcoursLe passage au village de Sirop troque l'affrontement frontal contre un dispositif de suspense domestique: un manoir, une amie à distraire, un domestique impeccable. Le lecteur sait ce que le village ignore, et cette ironie dramatique donne à la fin du tome une tension d'une tout autre nature que celle de sa première moitié.
Réserves
- Un volume qui commence au milieu d'une phraseLe tome s'ouvre sur un combat déjà engagé et sur des enjeux posés dans le précédent. Lu isolément, il exige du lecteur qu'il arrive avec sa mémoire: ce n'est pas un défaut du récit mais une contrainte du découpage en tomes reliés, ici particulièrement visible.
- Une seconde moitié entièrement en installationLes chapitres du village de Sirop présentent, exposent et menacent, mais ne résolvent rien. Le volume s'achève sur une révélation et une attaque imminente, pas sur une conclusion: qui s'arrête là reste suspendu, la satisfaction étant reportée sur le tome suivant.
- Un dessin encore inégalL'ambition graphique d'Oda dépasse par moments ce que son trait de l'époque sait tenir: décors escamotés, planches parfois si chargées que l'ordre de lecture se devine plus qu'il ne s'impose, effets de foule approximatifs. Le style est déjà reconnaissable, la maîtrise viendra plus tard.
À qui s’adresse ce livre ?
Ce tome s'adresse d'abord à qui a commencé la série dans l'ordre : il ne se laisse pas aborder seul et récompense au contraire le lecteur qui a encore en tête la scène du chapeau au tome 1. Les jeunes lecteurs, à partir d'une dizaine d'années, y trouveront le mélange de bagarre burlesque et d'émotion franche qui a fait le succès de la série, sans violence graphique appuyée. Les amateurs de shonen d'aventure curieux de voir un auteur poser ses fondations le liront comme un laboratoire, où le comique de fragmentation, l'escale contemplative et le suspense domestique sont essayés coup sur coup. Les collectionneurs noteront enfin qu'en 2013 Glénat a fait retraduire le manga : les noms de personnages, de lieux et de techniques, jusqu'alors francisés, ont été rapprochés de la version originale, si bien que les tirages anciens et la nouvelle édition ne portent pas toujours les mêmes graphies.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.