De quoi parle ce livre ?
Trente-quatrième album des Tuniques Bleues, Vertes années quitte un moment les champs de bataille de la guerre de Sécession pour regarder en arrière. Tout commence par une énième désertion du caporal Blutch, aussitôt prise en chasse par le sergent Chesterfield, décidé à ramener son subordonné au camp. Halte pour la nuit dans une petite ville: Blutch est bouclé dans la geôle du shérif pendant que le sergent s'installe au bar, juste en face. Là, un vieil homme éméché que tout le monde appelle Doc Harding dit avoir connu le caporal enfant, et se met à raconter. Le récit qu'il déroule apprend à Chesterfield ce qu'il n'avait jamais soupçonné: un nourrisson abandonné devant la porte du médecin, un orphelinat tenu d'une main de fer par un directeur tyrannique, une évasion, puis des années d'errance à deux jusqu'à San Francisco, le gamin enchaînant les petits métiers pendant que son protecteur vidait les bouteilles. L'enjeu de l'album n'est pas militaire mais intime. Il tient à ce que le sergent fera de ce qu'il apprend, et à ce qu'une confidence de comptoir peut changer, ou non, dans la relation orageuse des deux compagnons de tunique.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Vertes années: l'enfance de Blutch, racontée de seconde main
En novembre 1992, après trente-trois albums passés à tourner la guerre de Sécession en dérision, Cauvin et Lambil s'autorisent un pas de côté. Prépublié dans le journal Spirou, Vertes années range provisoirement les charges de cavalerie et les ordres imbéciles pour poser une question que la série n'avait jamais abordée de front: d'où vient Blutch? L'album troque le rythme du gag contre un récit enchâssé, confié à un tiers passablement imbibé, et prend le risque de faire passer l'émotion avant le rire.
La construction est le vrai sujet de l'album. Cauvin travaille sur deux plans: au présent, une nuit de détention dans une petite ville, la geôle du shérif d'un côté de la rue, le bar de l'autre; au passé, l'enfance de Blutch telle que la raconte Doc Harding, un verre à la main. Le retour en arrière n'est pas inédit dans la série, qui l'avait déjà pratiqué dix ans plus tôt avec Blue rétro. Mais le procédé va ici plus loin, car le narrateur n'est ni Blutch ni Chesterfield: le lecteur reçoit une vie de seconde main, filtrée par la mémoire approximative d'un homme qui boit et qui, dans cette histoire, tient lui-même un rôle. Cette médiation est une élégance de scénariste. Elle autorise les zones d'ombre, dispense de la biographie exhaustive, et laisse au caporal assez de mystère pour que la série continue après lui avoir donné un passé.
Le contrepoint fait le reste. Pendant que Doc dévide son histoire, Chesterfield ne cesse de quitter le bar pour traverser la rue et adoucir la nuit du prisonnier. Ces allers-retours sont montés comme un gag de répétition, mécanique dont Cauvin est l'un des maîtres au journal Spirou, et changent progressivement de nature: ce qui faisait sourire au début devient un baromètre sentimental, et l'on mesure l'effet du récit sur le sergent au nombre de ses sorties. Le comique n'est pas abandonné, il est détourné au profit de l'émotion, seule manière de la rendre tenable dans une série humoristique.
Le propos se déplace lui aussi. L'antimilitarisme habituel, cette façon de montrer la guerre comme une boucherie administrée par des imbéciles, cède la place à une critique sociale plus ancienne: l'orphelinat tenu comme une caserne par un directeur tyrannique, le travail des enfants, la misère ordinaire de l'Amérique d'avant le conflit, l'alcool comme seule anesthésie à portée de main. On pense à Oliver Twist ou à Rémi sans famille plus qu'aux récits de bataille, et l'album ne s'en cache pas. Ce qui le traverse, c'est la filiation de substitution, la dette impossible à solder entre celui qui a recueilli et celui qui a été recueilli, et l'idée que le goût de Blutch pour la liberté, son horreur des ordres et de l'injustice, ne lui sont pas tombés du ciel.
Graphiquement, Lambil est au sommet de ses moyens. Son trait appartient à l'école de Marcinelle, rond, souple, expressif, façonné par des années de journal Spirou, mais il s'est chargé au fil des tomes d'un réalisme documentaire qui fait la singularité de la série: uniformes, harnachements, architectures de bois, physionomies burinées. Le découpage garde une régularité et une lisibilité exemplaires, sans effet de manche. Ce qui impressionne ici, c'est le passage d'un registre à l'autre: les séquences d'enfance sont jouées en mineur, plus retenues, moins portées sur la caricature, tandis que les scènes de comptoir conservent la rondeur comique de la série. Vittorio Leonardo, aux couleurs, s'en tient à une palette sobre qui ne cherche jamais l'effet. Lambil sait surtout faire vieillir un visage, exercice rare en bande dessinée humoristique, et le Doc en porte tout le poids.
Notre verdictVertes années est un de ces albums qu'une série au long cours s'offre lorsqu'elle a assez de crédit auprès de son public pour changer de ton sans le perdre. Cauvin y montre qu'il sait bâtir autre chose qu'une succession de gags, Lambil qu'il porte le grave aussi bien que le comique, et le duo qu'il connaît ses personnages mieux que quiconque. On peut regretter un pathos parfois insistant et une intrigue réduite à presque rien, mais l'ensemble tient, parce que le dispositif est mené de bout en bout et parce que l'émotion y est gagnée plutôt que réclamée. Ce n'est pas le tome le plus drôle des Tuniques Bleues, c'est l'un des plus attachants, et l'un des rares qu'on relit pour autre chose que ses gags.
Points forts
- Un narrateur faillible, et c'est tout le prix du procédéConfier le passé du caporal à un tiers imbibé plutôt qu'à Blutch lui-même est une idée juste. Le personnage y gagne une épaisseur inédite sans se voir imposer une biographie officielle, et les zones d'ombre qui font son charme depuis le premier album restent intactes.
- Le contrepoint comique de ChesterfieldLes allers-retours du sergent entre le bar et la geôle d'en face fonctionnent d'abord comme un gag de répétition, puis se chargent d'émotion sans qu'une seule réplique ait besoin de l'expliciter. C'est de la mécanique de scénariste au meilleur niveau, et c'est ce qui empêche l'album de virer à la leçon de morale.
- Un dessin qui change de registre sans se renierLambil fait cohabiter la rondeur expressive de l'école de Marcinelle et une vraie gravité dans les séquences d'enfance, épaulé par les couleurs sobres de Vittorio Leonardo. Le découpage garde sa lisibilité, et les visages, celui du Doc en premier, portent leur âge et leurs années de whisky.
Réserves
- Une série mise en veilleuseQui vient chercher les charges de cavalerie, les ordres absurdes et la satire de l'état-major sera servi avec parcimonie. L'action est réduite au minimum, l'essentiel du volume se joue autour d'une table et devant une porte de cellule, et le rythme s'en ressent dans le dernier tiers.
- Un pathos parfois appuyéEn passant du rire à l'émotion, Cauvin force le trait sur la misère de l'enfance et sur les adultes de l'orphelinat, croqués à gros traits. L'album aurait gagné à faire davantage confiance à l'ellipse, qu'il manie pourtant très bien ailleurs.
- Un flou que l'album dissipeReconstruire après coup le passé d'un personnage né du gag est un exercice délicat: il faut composer avec des dizaines d'albums d'allusions lancées au fil de l'eau. Vertes années tranche et fixe une version de l'enfance de Blutch là où la série cultivait l'incertitude. Les lecteurs attachés à cette part d'ombre y perdront un peu.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord à ceux qui suivent déjà Les Tuniques Bleues et connaissent assez le duo pour mesurer ce que cette confidence déplace entre eux: c'est en cela qu'il récompense la fidélité. Il conviendra aussi aux amateurs de bande dessinée franco-belge classique qui apprécient les épisodes de côté, ceux où une série humoristique se risque vers le récit intime. Dès neuf ou dix ans, la lecture ne pose aucune difficulté, et le volume peut ouvrir avec les plus jeunes une conversation sur l'abandon, sur les orphelinats du dix-neuvième siècle et sur la dépendance à l'alcool. En revanche, ce n'est pas la meilleure porte d'entrée dans la série: mieux vaut avoir ri avec Blutch et Chesterfield avant d'apprendre d'où vient le premier.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.