
De quoi parle ce livre ?
Vol 714 pour Sydney est le vingt-deuxieme album des Aventures de Tintin d'Herge, prepublie dans le Journal de Tintin entre 1966 et 1967 puis edite en volume par Casterman en 1968. En route vers un congres d'astronautique a Sydney, Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol font escale a Djakarta. Ils y rencontrent le milliardaire Laszlo Carreidas, constructeur d'avions, qui les invite a bord de son prototype d'avion a reaction. En vol, un equipage complice de Rastapopoulos detourne l'avion, qui se pose sur une ile volcanique de l'archipel de la Sonde. Rastapopoulos cherche a extorquer a Carreidas le numero de son compte bancaire secret a l'aide d'un serum de verite administre par le docteur Krollspell. L'intrigue introduit des elements fantastiques avec Mik Ezdanitoff, journaliste en contact telepathique avec des extraterrestres. L'eruption du volcan precipite le denouement: une soucoupe volante permet aux protagonistes de fuir, avant que le souvenir de l'episode ne soit efface de leur memoire. L'album aborde dans la serie le theme des anciens astronautes.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Vol 714 pour Sydney: Tintin aux portes de l'inconnu
Vingt-deuxieme album des Aventures de Tintin, «Vol 714 pour Sydney» (1968) occupe une place singuliere dans l'oeuvre d'Herge. Le reporter, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol ne verront jamais Sydney: un detour imprevu les jette dans une intrigue de piraterie aerienne qui bascule, en cours de route, vers l'extraterrestre et le paranormal. C'est precisement ce glissement, du polar exotique vers la science-fiction esoterique, qui merite qu'on s'y arrete. Herge y trahit ses obsessions du moment (le realisme fantastique cher a Pauwels et Bergier) et signe l'un de ses albums les plus discutes: mal-aime par une partie des lecteurs, fascinant pour les autres.
Construction. Le titre lui-meme est un piege: ce vol pour Sydney, ou le trio doit rejoindre un congres d'astronautique, ne sera jamais pris. Herge ouvre sur une fausse piste et detourne son recit comme on detourne un avion. A l'escale de Djakarta, le milliardaire Laszlo Carreidas, constructeur d'avions et «homme qui ne rit jamais», invite les voyageurs a bord de son avion prototype, le Carreidas 160. Le piege se referme vite: l'equipage est complice, le secretaire Spalding aussi, et l'appareil se pose sur une ile volcanique de la Sonde. Le cerveau de l'operation n'est autre que Rastapopoulos, flanque d'Allan, l'ancien second de Haddock, et du docteur Krollspell. On remarquera la distribution resserree de l'album: ni Dupond et Dupont, ni Castafiore, ni le decor familier de Moulinsart. Herge concentre son recit sur le trio et ses adversaires, dans un huis clos insulaire qui tranche avec le brouhaha domestique des «Bijoux de la Castafiore».
Le coeur comique tient dans la scene du serum de verite. Injecte a Carreidas pour lui arracher les numeros de ses comptes suisses, le produit tourne au concours d'aveux: le milliardaire et Rastapopoulos rivalisent a qui fut le pire garnement, jusqu'a ce que Krollspell, dans la confusion, finisse par piquer aussi le bandit. Herge y atteint un sommet d'humour noir, demontant le vernis des puissants avec une jubilation rare. C'est le passage le plus abouti du recit, celui ou son ironie de moraliste affleure sous la mecanique de l'aventure.
Style. La ligne claire touche ici a son aboutissement. Le trait est net, la couleur maitrisee, le decoupage d'une lisibilite exemplaire, porte par le savoir-faire des studios Herge, ou officient des collaborateurs comme Bob de Moor et Roger Leloup. Ce dernier, futur pere de Yoko Tsuno, prete au recit sa passion de l'aeronautique: le Carreidas 160 est dessine avec une precision d'ingenieur qui ancre le fantastique dans le credible. Decors indonesiens, jungle, temple enfoui et statues colossales sont documentes avec le soin coutumier de l'auteur. De cette rencontre nait le paradoxe de l'album: un dessin d'un realisme scrupuleux mis au service d'une intrigue qui abandonne peu a peu le rationnel.
Themes. C'est la rupture. Sous l'influence du realisme fantastique de Pauwels et Bergier et de leur revue «Planete», Herge convoque les anciens astronautes, des statues aux allures d'extraterrestres, un journaliste telepathe (Mik Ezdanitoff, caricature avouee de Jacques Bergier) et une soucoupe volante qui, dans l'eruption finale, tire les heros d'affaire. Une amnesie collective efface ensuite toute preuve de la rencontre: nul ne pourra rien demontrer, et Rastapopoulos comme Allan, laisses a la derive, disparaissent pour de bon de la serie. Ce denouement en dit long sur un Herge alors traverse par une crise personnelle, fascine par le reve, l'esoterisme et l'ailleurs, qui quitte le terrain rationnel de ses premiers albums pour un territoire incertain. On tient la un document sur l'etat d'esprit de l'auteur autant qu'une aventure.
Notre verdict«Vol 714 pour Sydney» est un album de transition, inegal et clivant, mais loin d'etre negligeable. Il conjugue un savoir-faire graphique parvenu a maturite, un humour grincant (la scene du serum reste une pleine reussite) et une aventure menee tambour battant, avant un pari thematique risque qui le fragilise: en confiant le denouement a une soucoupe volante, Herge sacrifie une part de la tension patiemment nouee au profit de ses obsessions esoteriques. On en sort partage, ce qui est peut-etre la marque des oeuvres qui cherchent autre chose que la seule mecanique du genre. A lire comme une piece essentielle pour comprendre le dernier Herge, plutot que comme porte d'entree dans la serie.
Points forts
- La ligne claire a son apogeeLe graphisme est d'une precision et d'une lisibilite exemplaires: decoupage limpide, couleurs justes, decors documentes. Le Carreidas 160, dessine avec une rigueur quasi technique, temoigne du travail des studios Herge. Techniquement, l'album represente l'apogee du style qui a fait la renommee de l'auteur.
- Un humour feroceCarreidas, milliardaire acariatre et tricheur, et surtout la scene du serum de verite offrent une satire mordante des puissants. Ce duel d'aveux entre deux crapules, ou chacun se vante d'avoir ete le pire des voyous, reste l'un des passages les plus reussis du dernier Herge.
- Une audace thematiqueEn convoquant anciens astronautes, telepathie et soucoupe volante, Herge fait dialoguer la bande dessinee avec le climat culturel de son epoque et ose renouveler une formule rodee, au risque assume de deranger son public.
Réserves
- Un denouement en deus ex machinaEn confiant la resolution a une soucoupe volante qui evacue tout le monde de l'ile et tire les heros d'affaire, Herge escamote la tension patiemment construite. L'enjeu du serum et de la rancon se dissout dans un miracle exterieur que rien, dans l'action, n'aura vraiment prepare.
- Une rupture de ton qui diviseLe basculement du polar aerien vers l'esoterisme extraterrestre cree une hesitation de registre. Le lecteur attache a l'aventure rationnelle des albums precedents peut ressentir ce virage comme une entorse au genre, et l'album vieillit avec la mode dont il s'inspire.
- Un Tintin en retraitGuide par des forces qui le depassent (le telepathe, les extraterrestres), le heros perd en initiative et devient par moments spectateur de sa propre aventure, ce qui affaiblit le ressort dramatique qui portait d'ordinaire la serie.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs deja familiers de l'univers de Tintin: complet sans etre le meilleur point d'entree, il suppose qu'on connaisse Rastapopoulos et Allan pour en gouter le retour. Les amateurs de bande dessinee classique y trouveront une lecon de decoupage et de mise en couleur. Les curieux du climat culturel des annees 1960 apprecieront de voir Herge dialoguer avec son temps, jusque dans la caricature de Bergier. Les jeunes lecteurs peuvent l'aborder, mais le basculement fantastique et l'ironie grincante de la scene du serum parleront surtout aux adolescents et aux adultes. A deconseiller, en revanche, a qui cherche l'archetype de l'aventure tintinesque rationnelle: mieux vaut commencer par «Le Secret de La Licorne» ou «Objectif Lune».
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Vol 714 pour Sydney | CASTERMAN | n.c. | Autre · 62 p. · Français | 978-2-203-00766-6 | Non renseigné |
| Vol 714 pour Sydney | CASTERMAN | n.c. | Relié · 62 p. · Français | 978-2-203-00446-7 | Non renseigné |
| Vol 714 pour Sydney | CASTERMAN | n.c. | Autre · Français | 978-0-416-62210-2 | Non renseigné |
| Vol 714 pour Sydney | CASTERMAN | Broché · Français | 978-2-203-99267-2 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.